Lucien Albert: Notes de la guerre | septembre 1915 – mai 1916

novembre 11th, 2013 by bruno boutot

SEPTEMBRE 1916

Dimanche 12. Ma permission est terminée. A 0 h 04 minutes, j’embrassais pour une nouvelle date indéterminée mon oncle Vedrennes, Léa, Marie, Romain, venus m’accompagner jusqu’au train qui me conduisait aussitôt vers Paris.
J’ai comme compagnon de route M. Chambon satisfait de sa journée et Moinac, peintre, qui vient passer une journée à Paris, avant de rejoindre les brancardiers de corps du 12e où il est affecté.
A 2 h du matin, nous sommes à Limoges, à 3 h , Saint Sulpice – Laurière où M. Chambon me quitte pour rejoindre Vieilleville où il habite. Le temps est frais, il y a du brouillard.
Je m’endors aussitôt et m’éveille aux Aubrais. A 7 h ½ nous arrivons à Austerlitz. Quelle douce émotion j’éprouve en me revoyant dans cette gare où j’arrivais pour la première fois en 1905…10 ans !…
A la sortie, je prends un taxi qui, par le boulevard Beaumarchais, boulevard du Temple, place de la Bastille, place de la République, etc., me pose gare du Nord, où je retrouve Delombre et Grelon, brancardiers à la 9e batterie.
Nous déjeunons aux environs de la gare, et j’adresse, en souvenir de ces quelques heures à Paris qui me rappellent de si bons moments, des cartes à Jeanne, à Vedrennes, à Antonin.
A 9 h, départ de la gare du Nord, nous voyageons en compagnie de soldats belges qui sont comme nous depuis le début de la guerre. Ils viennent de passer leur permission à Paris. A 11 h nous arrivons à Saint Just en Chaussée ( gare de rassemblement qui doit nous remettre à la disposition de notre corps), 1 h avant le train des permissionnaires partis 24 h avant le mien ( arrivé jusqu’ici à mes frais) de Brive.
Nous faisons un bon déjeuner sous le hall de la gare (Delombre, Grelon, Boutet ), et j’écris quelques cartes.
A 3 h ½ du soir, départ de tous les permissionnaires du Corps arrivés depuis le matin de toutes les directions pour leurs gares de ravitaillement.
Après avoir passé Amiens, où nous nous ravitaillons en vins, Abbeville, etc., nous sommes le

Lundi 13. A 3 h du matin à Savy-Berlette où nous descendons après un bon sommeil, nous cherchons un wagon de marchandises sur une voie garée, dans lequel nous le complétons ( le sommeil ndx ) jusqu’à 7 h du matin…
Le soleil est levé ! Nous déjeunons avec Conchet et Bonnenfant en face de la gare. A 9 h ½ nous arrêtons une auto qui veut bien nous conduire presque au cantonnement où nous sommes vers 1 h du soir.
Là, je trouve tous les amis occupés au déménagement ; Ne pouvant plus dormir sous la tente à cause de la fraîcheur du marais, nous allons habiter des granges à la Rossée, groupe de maisons à côté d’Agnès les Duisans ( 150 m environ )
Dès mon arrivée, j’ai rencontré le fils Lamothe ( Bretenoux ) arrivé durant ma permission. ( 1ere batterie ) et l’on prévient Audoin qui est à la batterie de tir. A 4 h il est tout heureux de pouvoir aller faire ce que j’arrive de faire.
A 4 h ½, avec Clerfeuille, Audoin, Chaussart, Chanat, Escurat, nous goûtons un bon poulet Briviste et terminons un copieux repas par un ‘canard carabiné’…
A 6 h ½, Gaston monte aux pièces remplacer Louis. Comme personne ne m’a remplacé durant mes vacances, je n’aurai pas demain à monter au poste. Je reste donc à l’échelon jusqu’au 21 Octobre.
A 8 h, le lieutenant Nicoleau me commande d’aller le lendemain à Frévent chercher en voiture le lieutenant Barbier qui lui aussi arrive de permission.

Mardi 14. Réveil 3 h ½. Départ vers 5 h , arrivée à le Courroy 7 h ½ où je surprend Antonin… Il était loin de m’attendre ce jour et à cette heure. Nous causons pays, nous déjeunons, et en voiture pour aller déjeuner ensemble à Frévent où nous arrivons à 10 h.
Nous faisons quelques emplettes, une visite au marchand de fers de la ville, et à 11 h nous étions installés face à face devant une table bien servie où durant 2 h nous faisons bonne chère, et je lui raconte en détails l’emploi de mon temps au pays.
Nous nous quittons à 2 h ½ du soir. A 3 h ½ arrive le Lieutenant. En route aussitôt pour le cantonnement où nous sommes à 7 h ½ du soir.
Quelle bonne journée ! Combien j’étais heureux ! Malheureusement, triste vie ! C’est toujours cette maudite guerre… Un soldat du 126e est venu m’annoncer la mort de notre dévoué employé Eugène Breuil, sergent à la 8e compagnie, tué depuis le matin dans sa tranchée par les éclats d’un obus tombé à ses côtés. Pauvre Eugène, après 13 mois de guerre !… Pauvre mère !…

Mercredi 15 à Samedi 18. J’écris… Préparation de la Grande Attaque ! Obus de toutes sortes.

Dimanche 19. La veille, j’avais rencontré Meynard de Brive, sergent au 126e, descendu au repos à Agnès les Duisans. Je le prie d’accepter à déjeuner avec moi et de conduire Ribes qui est avec lui sergent à la 8e.
A 11 h ils arrivent ensemble ainsi que François Peyrebrune que j’avais fait prévenir depuis 3 jours. Nous faisons ensemble un excellent repas durant lequel nous mangeons le 2e poulet Briviste et finissons la bouteille de Cognac. Chanat est des nôtres.
A 2 h ½ chacun se sépare et j’accompagne François sur sa route. L’après midi, repos.

Lundi 20. Préparation de l’attaque par des tirs continus de l’artillerie. Je prépare mes affaires.
J’écris, et le soir je vais dîner avec mes invités de la veille Meynard et Ribes. Toute la soirée nous causons de … l’attaque.

Mardi 21. La préparation par l’artillerie continue. Les fantassins se lestent, laissant à l’arrière des paquets individuels contenant le surplus du strict nécessaire.
A 2 h avec Martial, Meynard, le fils Paulhiac, Labatie sergent et moi, nous allons à Mareuil, village presque détruit, déposer une couronne offerte par la 8e compagnie du 126e sur la tombe de Breuil.
A 7 h je monte aux batteries où se déclenche dès mon arrivée un tir de barrage énorme sur tout le secteur.

Mercredi 22. Comme depuis le 20, jour et nuit, préparation par l’artillerie… Qu’est-ce qu’ils doivent prendre !
( J’ai omis de noter en arrivant hier soir : 2e et 5e batterie 1 chaque… M. Roux !…) (Moi y’en a pas compris. ndx.)
La nuit arrive. Depuis ce matin à 7 h ce soir, la batterie avec 4 pièces a tiré exactement 1 200 obus…

Jeudi 23. Tout le jour, l’artillerie a continué son feu. Même nombre d’obus qu’hier tirés par nous. Pluie le soir.

Vendredi 24. Derniers préparatifs !… Vers 5 h une pluie de mitraille sur tout le secteur par nous. A 6 h du soir, le commandant nous donne connaissance de l’ordre du Généralissime Joffre. Les passages de cette page historique nous inoculent un sang nouveau…
C’est un signe caractéristique que l’heure de l’attaque approche.

Samedi 25. Journée mémorable pour l’histoire. Nos canons ne cessent de tirer. Nous déjeunons au son continu de la mitraille, quand vers la fin, comme dessert, les boches nous expédient une salve d’obus asphyxiants à droite et à gauche de la batterie.
C’est la première fois que nous en recevons, mais cela leur coûte cher , puisque aussitôt après les avoir dissipés par la chaux, de l’essence que nous faisons brûler dans de vieilles gamelles, et enfin en pulvérisant l’atmosphère avec de l’eau additionnée d’un quart d’ammoniaque, ( chacun de nous était muni de sa cagoule ou de ses lunettes ) , nous leur en adressons 1 000 en 1 h ½ , soit 250 par pièce de 10 h ½ à midi.
A midi 25, nos fantassins montent à l’assaut. Quelles minutes ! Ils avancent et nous allongeons notre tir… jusqu’à la nuit où nous connaissons à peu près le résultat : 108e, 300e ont bien marché, le 326e, moins favorisé, n’a pu directement sortir… Les tranchées ennemies étaient encore remplies de mitrailleuses. A la nuit, tout paraît avoir bien marché.
Chacun est satisfait et malgré les nombreuses larmes versées ( par le gaz ) , chacun cherche à se reposer dans sa tranchée.

Dimanche 26. Toute la nuit canonnade plus ou moins vive. Nous, nous sortons de notre trou assez dispos, car nous avons bien dormi, notre service n’ayant pas eu à être utilisé…
Hier, avant de déjeuner, j’ai tiré 3 coups… démoralisant pour l’ennemi ! Aujourd’hui 2 pour leur faire activer leur retraite….
A 10 h ½ nous déjeunons assez tranquilles et la batterie continue son tir.
A 1 h ¼ , nouvel assaut de nos fantassins…
L’on nous signale également comme officiel qu’en Champagne nous avons fait 7 à 8 000 prisonniers et progressé sur un large front, et que les anglais ont de leur côté énormément progressé.
A 9 h du soir, nouvelles attaques. Les détails sont bons, mais, quel bombardement !… Il faut le vivre pour le croire.

Lundi 27. Au réveil, nous apprenons avec surprise que le 126e a du quitter Thélus ou ses abords. Nous avons également abandonné le village des Tilleuls. Les autres gains se maintiennent. Depuis hier soir, des bombardements en masse… La pluie commence à tomber.
Quand à nous, nous continuons à tirer en moyenne de 1 000 à 1 500 obus par jour. Le soir, on relève le 108e.
La correspondance nous est distribuée régulièrement.

Mardi 28. Dans notre secteur, situation pour ainsi dire la même… Aujourd’hui doivent être relevés tous les régiments d’infanterie du corps. A 2 h du soir, nous apprenons que l’artillerie va également être remplacée.
Le soir, on me raconte à peu près les pertes subies par notre infanterie, c’est effrayant !…
Je dîne avec Delage de Lanteuil qui m’apprend la mort de Meynard, négociant à Serilhac, du 326e.
A 9 h ½, repos. Il pleut !…

Mercredi 29. Réveil par Romain Neuville. Quelle joie ! Je m’inquiétais tant sur son sort…
Avoir attaqué 2 fois, 4 jours et 4 nuits sans dormir ; malgré ses souffrances il ne paraît pas trop fatigué. C’est un rescapé de cette ‘fameuse attaque’.
Nous déjeunons ensemble. Je l’accompagne ensuite jusque sur la route d’Arras pour aller de là rejoindre son régiment à Mareuil.
Tout le reste de la soirée, bombardement de la vallée où nous sommes en batterie par des obus de 210. Les plus près tombent à 200 m de nous, nous recevons quand même leurs éclats.
Les officiers d’une batterie de renforts du 45e d’artillerie qui doit nous relever étudient les lieux depuis 10 h du matin. A 9 h nous commençons à déménager. Nous, nous suivons l’échelon venu chercher le restant des obus.
A 11 h toutes les pièces étaient remplacées et le tir continuait.

Jeudi 30. A 3 h du matin, après avoir fait la moitié du chemin à pied, nous arrivons à Noyelles-Vion où nous couchons dans une bonne grange sur 1 m de paille fraîche.
Je me crois dans un lit d’où je sors à 8 h assez bien reposé. Nous visitons la ville, nous préparons un bon déjeuner. Le 108e est allé au repos dans ce pays.
Le soir, grand nettoyage. A 8 h , au lit.

OCTOBRE

Quinzième mois de la guerre !
—-.—-
Si l’ du 25 a r ns d e à la frontière !…
( Que n’a-t-il pas voulu écrire en toutes lettres ? Des propos plus où moins défaitistes ? Je pense que le 1er mot est ‘offensive’, pour le reste, à vous de trouver. Ndx)

Vendredi 1er. Réveil 7 h . J’écris. Le soir, avec Audoin nous allons à l’Atre Saint Quentin où j’espérais trouver Antonin. Il était reparti pour cantonner à Le Courroy.
A l’équipe de réparation, l’on m’annonce qu’onze pièces ont sauté durant l’attaque. ( 21e, 34e, 52e )

Samedi 2. Réveil à 6 h. Après cette nouvelle nuit de repos absolu, nous voilà complètement remis.
A 11 h, nous quittons avec l’échelon Noyelles-Vion pour venir cantonner à Waquetin, à 10 km d’Arras.
Les 5 pièces formant la batterie de tir partaient à 2 h du soir pour aller prendre directement position dans un des faubourgs d’Arras, paraît-il assez dangereux.
A 2 h du matin, nous étions arrivés à notre cantonnement. Je trouve ici tout le 326e d’infanterie au repos. Avec les amis, nous commentons les 4 grandes journées de fin Septembre qui ont coûté pour notre division :
836 hommes hors de combat au 126e
hommes ‘ ‘ ‘ ‘ au 326e
hommes ‘ ‘ ‘ ‘ au 300e
hommes ‘ ‘ ‘ ‘ au 108e
( Il n’a pas du pouvoir avoir les chiffres pour les 3 derniers régiments. Ndx )

Quelle affreuse liste ! Trop de brivistes, hélas y sont inscrits : Tribier, Chabut, Bruyassoux, Claux, Beylie, le sergent Bos, etc., etc.
A 9 h ½, repos chez de braves gens.

Dimanche 3. Il y a un mois aujourd’hui, j’arrivais à Brive…….
Je passe cette journée avec les rescapés du pays, Romain, etc., etc.
Je vois arriver les hommes devant remplacer les manquants des 126e et 326e parmi lesquels Faye, Cimentier, Tallet ( garçon de café ), Saule ( savetier à Turenne ) , Bical de lanteuil, etc.
Quels hommes !… La moitié bleus ( Bleus : supposition. ndx )
Le soir, Audoin et Delorière montent aux pièces. Gaston et moi, nous retournons à l’échelon, nous irons les remplacer Samedi.

Lundi 4. Dès notre réveil, nous apprenons que le Chef Guichard et le brave Brigadier fourrier Cavalier de notre batterie ont été tués sous les décombres d’une maison à Arras, écrasée par un 210.
A 1 h, Gaston va les chercher en voiture. A 5 h nous les plaçons sur des brancards dans l’église. Triste journée !
Cavalier était l’ami de tous.

Mardi 5. J’écris. Toute la journée, pluie. A 4 h, obsèques de nos deux victimes .
Le soir, nous veillons un peu chez nos ‘proprios’, lesquels nous cèdent matin et soir un bon bol de lait.

Mercredi 6. Les journaux nous annoncent que la Bulgarie mobilise contre la Serbie,… contre nous ! les Allemands y régissent en maîtres !
Le soir, j’assiste au concert donné par la musique du 50e.

Jeudi 7. Quelle surprise ! Alors que nous comptions sur la Grèce, les journaux de ce jour nous font pressentir que cette nation cède à la pression boche !… Que sera demain ?…
Le soir, je passe mon après midi à Monténéscourt où seront cantonnés les échelons des 21e et 52e d’artillerie. Je passe en compagnie de Coudert de bons moments avec Courtioux, Dumas, Chaduteau, maréchaux.
Après dîner, nous assistons à la descente du ballon captif (saucisse), et à 9 h je vais rapidement me coucher après avoir écrit cette page.

Vendredi 8. Le bruit circule que nous allons quitter cantonnement et position.
Quelle joie ! Je n’aurai pas vu Arras… Je devais y aller avec Gaston demain soir ( relève ) , mais sans chagrin nous commençons le soir nos préparatifs pour déménager de Wanquetin.

Samedi 9. Vers 7 h du soir (soit 7 jours exacts que nous étions ici ) , arrivée à Bray.
A 4 h nous bivouaquons en plein champs sous de beaux peupliers.
Sol, se trouvant cantonné au moulin du pays, m’y invite à dîner. Le repas est un peu précipité, car à 6 h , il partait avec sa compagnie aux tranchées… où ça tape !
A 8 h , ayant trouvé un petit gourbi, je m’y installe avec Henri Escurats… non sans songer à cette même soirée il y a un mois.

Dimanche 10. Comme depuis le 8, tir continu des batteries en position. Le 1er groupe ayant quitté Arras cette nuit reste là, attelé près de l’échelon, comme groupe de poursuite.

Lundi 11. Nous apprenons au réveil que ce bombardement est la préparation d’une nouvelle attaque de la 24e division .
Le canon gronde jusqu’à 4 h ½, moment où les fantassins doivent sauter dans les tranchées ennemies… puis silence absolu.
A 9 h nous recevons l’ordre de dételer !… Nous nous couchons.
Cette attaque préparée par l’artillerie depuis 4 jours devait compléter celle du 25 Septembre.

Mardi 12. Au réveil, nous savons que le 300e d’infanterie, le 108e d’infanterie, les 42e et 44e régiment de chasseurs à pied qui occupaient les premières lignes avaient
(un blanc. Refusé ? Ndx) de sortir, seule la 4e compagnie du 108e qui est montée à l’assaut a été (deuxième blanc. Ndx) ……………………………………………………………………
Q . t. d. f. n. o. s. et q.
( Toute interprétation de votre part m’intéresse ! Ndx )

Mercredi 13. Nous sommes là toujours sur le qui vive. Partirons nous ? ou resterons nous ? Que va-t-il se passer ?… Les Balkans, la Serbie réclament des hommes !…

Jeudi 14. Aucun ordre. Le soir, nous faisons l’ascension du Mont Saint Eloi.
C’est navrant de voir dans quel piteux état sont les belles tours de ce mont.
Sur le parcours, nous visitons quelques pièces de 270 mm.

Vendredi 15. Je vais en voiture le matin à Haute Avesnes, chercher un appareil à douche pour le groupe.
Je passe un moment avec Louis Treuil.

Samedi 16. Calme absolu depuis le 11 au soir dans tout le secteur, pour ainsi dire, pas un coup de canon. Que se passe-t-il ?
Les Balkans commencent à brûler ! Delcassé démissionne !
Un nouveau corps expéditionnaire pour Salonique s’embarque à Marseille… et la mort, plus que jamais, fauche à son aise !… C’est pour la civilisation !… Que nous réservera-t-elle pour l’avenir ?
Heureusement qu’à côté des soucis, l’on a quelques bonnes surprises, telle qu’à 4 h la visite de Louis Ségéral du 4e génie, ou de bons moments tel que la bonne soirée passée de 6 h à 9 h avec les sergents de la compagnie de Sol, 6e génie, redescendus au repos.

Dimanche 17. A 7 h, départ pour Lattre Saint Quentin où j’accompagne Guillemon et Pradeau à l’équipe de réparation. Nous faisons un bon repas en compagnie d’ Auguste Clauzade, de Trarieux de Cublac, de Ségalat de Puy d’Arnac. Retour à 3 h .
A 5 h, le Major me prie d ‘accompagner en voiture le Lieutenant Nicoleau gare Savy. ( Permissionnaire )
Départ 10 h ½, retour le

Lundi 18. à 1 h ½ du matin. Repos jusqu’à 8 h du matin. Le soir, je dîne en compagnie de Coudert, Neuville, Berthon, Mazet ( de Beaulieu ) .
Les journées sont assez belles, mais les nuits sont fraîches.

Mardi 19. Nous pensons aller en position sous peu, et passer une partie de l’hiver dans ce secteur.

Mercredi 20. Le matin, grand nettoyage en plein champ. Quelle vie !
Le soir, nous allons en compagnie de Coudert passer l’après midi à Aubigny. Nous faisons quelques emplettes et un bon repas à l’hôtel. Retour après halte à 9 h au cantonnement.

Jeudi 21. Calme. Nous pensons aller demain en batterie.

Vendredi 22. Réveil à 2 h ½, départ à 3 h ½. En voiture, nous arrivons à 4 h ½ aux nouvelles positions, Situées à 1500 m de celles que le groupe a occupé jusqu’au 29 Septembre.
Nous couchons au P. de S. ( ? ndx ) et passons une journée avec Beaudry à la batterie où nous aménageons un solide bureau…salon !

Samedi 23. Tout le jour, nous travaillons à aménager notre gourbi à côté de la 3e pièce.

Dimanche 24. Quel Dimanche ! De 7 h du matin à 3 h ½ du soir, heure à laquelle m’arrive un bon courrier, je n’ai fait que terrasser !
Coïncidence, je reçois à la fois une bonne lettre de Jeanne avec un colis ( cache-nez, etc. ), une de Marie avec les ‘doigts de gants’, et une d’Antonin. Tout cela me remet le cœur en place et aide à prendre son sort du bon côté…malgré que la Grèce refuse l’île de Chypre à l’Angleterre.

Lundi 25. Pluie et brouillard tout le jour. J’écris. ( nasses à rats )

Mardi 26. Réveil 7 h . Nous faisons la porte du gourbi. Nous recevons la visite de 4 avions boches qui faillirent jouer un vilain tour à Chazat ( éclat d’obus ) .
Le soir, avec Vincent Lapeyre, je vais à Mareuil faire quelques emplettes.

Mercredi 27 à Vendredi 29. Toujours occupé au gourbi. De la pluie. Accalmie dans le secteur.

Samedi 30. Oh ! Grand Dieu ! Quelle journée ! Terrible ! Affreuse !
A 5 h ½, réveil par un bombardement en règle de notre 1ère ligne d’infanterie par l’artillerie ennemie. Nous faisons aussitôt un tir de barrage, Mais l’ennemi a déjà pris possession de notre première tranchée.
A 6 h ½, un 150 écrase l’abri de la 1ère pièce, contusionnant 3 hommes et enterrant Cubertafond. Nous nous mettons aussitôt à l’œuvre pour le dégager des décombres. ½ h après, il revoyait… le jour. Les marmites tombaient devant et derrière nous dans un rayon de 300 m.
L’ennemi continue à nous bombarder jusqu’à midi. Durant ce temps, nous sommes installés tous sous la route à 7 m sous terre environ.
De midi à 2 h cela nous permet de déjeuner, mais comment !…
Et nous recevons l’ordre de nous préparer à la contre-attaque. En effet, après avoir reçu 1 000 obus du ravitaillement, nous tirons dès 4 h 3 coups par minute jusqu’à 5 h.
Les fantassins du 50e et 108e essayent de reprendre le terrain perdu. Nous avions allongé le tir de 250 m. Le 108e arrive à conquérir 135 m et est obligé de s’arrêter. ( Lieutenant Baluteau )
A 7 h, avec Beaudry, nous étions relevés par Audoin et Delorière. Nous n’aurions pas cédé notre place bon marché. Nous arrivons à 7 h ½ aux avant-trains où nous respirons…
Le bombardement a continué toute la nuit.

Dimanche 31. A 5 h, nouvelle contre-attaque des nôtres pour achever de prendre les positions perdues la veille, chose qui se fait après… quel sacrifice !………
Il pleut.
Temps affreux…
Boue.

NOVEMBRE

16e Mois !…

Lundi 1er. 455e jour de la guerre !
Briand, Président du conseil, en présentant le nouveau cabinet devant la Chambre, dans son discours s’exprime ainsi :… « Des hommes sont là depuis 15 mois, ils ont tout quitté, ils ont souffert, beaucoup sont morts…, Quand saurons-nous le nombre représenté dans ce ‘beaucoup’ ? »
Comme premier travail, nous encaissons Gilbert, ex-Maréchal des Logis 2e batterie, 34e Artillerie, passé tout récemment Sous-lieutenant d’infanterie, tué dans l’attaque du 30 écoulé.
Nous déjeunons en compagnie de Beaudry et Clerfeuille, assez bien abrités, mais dehors il pleut, le vent est froid, impossible de sortir. J’écris .
Quelle différence auprès du même jour il y a un an ! Il faisait beau, nous étions au milieu des beaux sapins de Sept Saulx. Quel changement !

Mardi 2. Les Morts.
Jamais plus je n’avais senti la portée de ce jour comme ici. Privé de me rendre sur la tombe des miens, je vais sur celle des héros couchés à 300 m de notre cahute ( entre Bray et Ecoivre ). Ils sont là 1 000, tous avec la même croix de sapin blanc sur laquelle est écrit leur nom. Ce sont les ‘favorisés’ des morts pour la France, car combien ont séchés ou sont enfouis à jamais entre les lignes !
C’est le cœur gros que l’on songe à ces nobles vers immortalisés par ce cataclysme de 1914-1915 :

Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie
Ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie,
Parmi les plus beaux noms leur nom est le plus beau ;
Toue gloire, auprès d’eux, passe et tombe, éphémère,
Et comme ferait une mère,
La voix d’un peuple entier les berce en leur tombeau.

Victor Hugo.

Mercredi 3. Nous terminons l’aménagement de notre gourbi dans le bois de Bray où nous sommes et prendrons à l’avenir notre repos. J’écris.

Jeudi 4 au Mardi 9. Pluie, brouillard, froid. Par contre, l’ennemi nous fiche la paix.

Mercredi 10. Ayant reçu la veille une carte d’ Antonin m’annonçant son prochain départ pour Brive, je pars à 6 h ½ pour Le Courray où j’arrive à 9 h ½ sans être trop trempé…
Nous mangeons, car j’avais faim. Après un bon repas, (crêpes), nous causons de ce qui peut nous intéresser. J’arrivais à l’échelon à 5 h ½ où, après un semblant de dîner, je me reposais bien tranquille. J’avais fait 50 km à cheval !

Jeudi 11 à Samedi 13. Pluie, vent. Accalmie complète dans le secteur. Mais quel temps ! Dans la boue ! Dans la boue.

Dimanche 14. Malgré le triste temps, les boches attaquent. La batterie est bien arrosée, obus et gaz. (Labyrinthe ) L’effort se fait surtout à notre droite.
Je suis au repos. J’écris.

Lundi 15 Mardi 16.
On bousille !…
On bricole !…
Le temps dure…

Mercredi 17. Je rencontre Romain qui vient dîner avec nous. Nous passons une bonne soirée durant laquelle nous avons discuté fin de la guerre !…

Jeudi 18 Vendredi 19. Toujours triste temps.

Samedi 20. Après avoir pris une bonne douche à Ecoivre, je prépare mes affaires pour monter relever Clerfeuille aux batteries de tir où j’arrivais à 7 h ½.

Dimanche 21. Réveil 7 h. Dès 8 h, nous apprenons que toute la batterie va descendre au repos aux avants-trains. Pour moi, quelle joie ! 24 h…
Arrivé à notre gourbi à 7 h ½. Bon dîner. A 11 h, j’accompagne Clerfeuille à la gare de Savy.

Lundi 22 Mardi 23. Rien. Accalmie dans le secteur.

Mercredi 24. Je vais à Haute Avesnes.

Jeudi 25. Sainte Catherine, Patronne des Charrons.
Dans la matinée, Souchez arrive de Cognac portant à Beaudry un bon colis que nous goûtons à déjeuner. Le soir, bon dîner en compagnie de Sol, Séguy Sergent au 6e Génie. Nous passons une bonne soirée, Delorière petite flûte, Legros (Bidas) Beaudry (Riviera).

Vendredi 26. Il neige. C’est la première fois en cette saison.

Samedi 27. Je reçois un mot d’ Antonin m’annonçant sa visite pour demain.

Dimanche 28. Journée mémorable au Front.
A 9 h, arrivée d’ Antonin. Nous partons aussitôt pour les batteries. (Holstein, Roux, cuisine, abris, installation, trous, boyaux, tranchées, avions.)
A midi nous étions de retour dans notre gourbi près de la ‘saucisse’ Bois de Bray où nous trouvons un bon déjeuner préparé par Audoin.
Après un bon digestif et avoir causé un instant avec le Capitaine, nous parlons des derniers détails de sa permission pouvant m’intéresser. (Chanat, Lapeyre)
A 5 h, préparatifs de départ (vélo crevé). Je l’accompagne jusqu’à Haut Avesnes. Il gèle, mais, à la vitesse où nous marchions, l’on se réchauffait.
Séparation à 6 h, enchantés d’une si agréable journée.

Lundi 29. J’écris à Jeanne, aux parents, aux amis.

Mardi 30. Dernier jour de ce triste mois. Malheureusement, il n’est pas le dernier de la guerre, mais celui de la terminaison du repos accordé à la batterie. Aussi, dès 3 h, préparatifs de départ.
A 8 h ½, nous arrivons à la position, et avec Audoin nous nous installons dans notre ‘petite cagnas’. Impression faite à Antonin avant hier ; malgré tout nous nous y trouvons assez bien. Dehors, il pleut !…

DÉCEMBRE

Mercredi 1er. Réveil à 6 h ½ par un obus qui tombe à 200 m en avant de nous, puis tout le jour tir de l’ennemi par intervalles assez éloignés sur la route et en avant de notre position.
Il pleut. Nous sommes dans la boue.

Jeudi 2. J’écris… Même temps… Pas un seul obus ennemi.

Vendredi 3. Rien de particulier, même temps.
Clerfeuille, de retour de permission, monte à la batterie et nous conte ses impressions. Conches arrive à la batterie de tir.

Samedi 4. Au réveil, nous trouvons la tranchée à demi éboulée, et l’eau a pénétré dans de nombreux gourbis.
Le soir, Delorière vient me relever.

Dimanche 5 au Dimanche 12. Accalmie dans le secteur. Par contre, pluie et boue, pluie et boue, pluie et boue……

Lundi 13 au Dimanche 19. Même semaine. Pluie et boue. Lettre de Jeanne.
La retraite de Sarrail est terminée à Salonique.

Lundi 20. L’on nous annonce que nous allons changer de place, batterie de tir et échelon. Il pleut.

Mardi 21. A 1 h du matin je monte en voiture à la batterie pour déménager les affaires de notre poste… pour les conduire à la même sape que nous avons occupée jusqu’au Jeudi 30 Septembre dernier.
Brouillard et boue.

Mercredi 22. A 7 h, je suis toujours en voiture au poste de M. Bareige pour transporter ses affaires, les médicaments et appareils divers du Service de Santé.
A 10 h, j’étais de retour. A midi, attelé pour conduire les ‘cantines’ de M. Holstein à Habareq.
Après midi, officiellement ‘Contrordre’. A 1 h, devant un bon feu dans notre confortable cahute. A 9 h, au lit.
Depuis 4 jours, violentes canonnades dans le secteur de gauche… Nous nous préparons à recevoir une attaque ennemie.

Jeudi 23. Réveil à 6 h. A 8 h je partais faire le voyage que le contrordre m’avait empêché de faire la veille.
A 9 h ½, j’étais au Bois d’Habareq où je déjeunais avec les amis de l’échelon.
A midi et demi, j’étais de retour à Bray. Avec Beaudry, nous démolissons en partie notre cahute afin de transporter les matériaux nécessaires à en construire une autre dans le nouveau bois où nous allons cantonner.
Nous arrivons avec un chargement après la tombée de la nuit, et, par une pluie battante, nous trouvons la cheminée d’ Escurat bien allumée.
1 h pour nous sécher, durant laquelle j’en brûle ma vareuse…

Vendredi 24. Il a plu toute la nuit, nous pataugeons dans la boue. Entre chaque averse, nous commençons notre abri…
Le soir, avec les camarades de la pièce, nous décidons de faire Réveillon ‘quand même’. Vers 10 h, nous nous trouvions une dizaine réunis autour d’une table improvisée en hâte dans une cahute déserte. (Elle me faisait songer à la grange de Bethléem)
Mais je ne pouvais m’empêcher de penser au contraste qui existait entre cette soirée et celle de l’an dernier. Quelle différence !… Quel poids sur le cœur ! A minuit sur la paille.

Samedi 25. Noël.
L’an passé, en fêtant ce jour que nous désignions alors ‘La Noël Rouge’, chacun d’entre nous pensait bien que cette année, nous célébrerions la Noël 1915 chez nous. Hélas ! cet espoir n’était qu’un rêve.
Aujourd’hui, l’on se demande si le 25 Décembre prochain, les survivants de cette abominable lutte ne seront pas encore en
GUERRE !

Dimanche 26. Même temps. Vent, pluie.

Lundi 27, Mardi 28. J’écris. Nous travaillons hardiment à notre demeure.

Mercredi 29. Le soir, je vais à Haute Avesnes, je vois Louis Treuil et je dîne avec Hardy, maréchal, qui me paye sa fourniture de clous, et Chanat. (poulet 8,50)

Jeudi 30. Je vais à Ecoivres chercher en voiture divers médicaments et de la ‘graisse de pieds’.

Vendredi 31. Clôture 1915. Année de sacrifices, de douleurs, de deuils… Je n’ose regarder les journées vécues depuis Août 1914 !…
1916 qui va naître s’annonce aussi sanglante sinon plus !
De tous les partis, un seul cri : « Des canon ! Des munitions ! »

ANNÉE 1917

JANVIER

1er Janvier – Samedi
——–.——–

Réveil 5 h. Levé à 7 h. A 8 h, j’écris à Jeanne et à la famille Vedrenne.
Quelques pâles rayons de soleil semblent vouloir nous donner un peu de gaieté au cœur… Mais, hélas ! pour la 2e fois à l’occasion de cette grande fête de famille, les rayons des yeux, du sourire de ceux que nous chérissons nous manque. Les autres ne peuvent suffisamment nous réchauffer le cœur pour être heureux ! L’on ose à peine s’adresser mutuellement nos vœux…
Vers 11 h, je lis : « Une fois encore, une année se lève sur le monde dans une aurore sanglante… A cette heure, d’un bout à l’autre de l’univers, les esprits se recueillent et s’interrogent : de quoi demain sera-t-il fait ?… »
A midi, repas assez copieux durant lequel nous terminons tous les colis qui n’ont pu arriver à temps pour Noël : nous en avions 6 entre nous tous. De plus, la veille, l’ Etat nous avait fait distribuer ses ‘étrennes’, comprenant : Une bouteille de vin blanc champagnisée pour 4, une orange, deux pommes, un cigare pour chacun.
A 2 h, nous allons relever nos camarades aux batteries, que le déménagement ou notre installation nous avait empêché de le faire Samedi dernier.
C’est donc pour 15 jours que nous y montons, et ainsi, sans doute, se continuera le roulement tant que nous serons à cette position où nous sommes bien abrités.
Nous y arrivons à 4 h (nous étant arrêtes en passant à notre ancien cantonnement de Bray). Nous trouvons avec plaisir une belle salle aménagée à la sortie de la sape, dans laquelle table, chaises, glace, cuisinière.

Dimanche 2. J’ai un bon courrier dans lequel une lettre de Mademoiselle Daunat qui accepte d’être ma petite marraine de guerre.
Le secteur est assez tranquille.

Lundi 3. Le Capitaine me fait appeler pour me proposer qu’il peut m’envoyer dans un dépôt d’autos pour conduite de tracteurs de canons autos. Il me conseille de rester, sachant « Ce que j’ai et ignorant ce que je vais prendre ».
Après un long entretien… je reste… ma vie étant autant en danger qu’ici et ma responsabilité plus grande. L’avenir me prouvera si j’ai eu raison !

Mardi 4 au Vendredi 7. Pluie, brouillard, vent. Durant ces jours, je trouve quelques obus de 37 mm qui feront de beaux souvenirs.

Samedi 8. Saint Lucien. Je vais à Mareuil.
Je déjeune avec Romain qui me raccompagne à mi-chemin. Bon dîner. Huîtres à la pièce.

Dimanche 9. Soleil et pluie. Je m’occupe l’après midi à fendre du bois. Dans la soirée, nous apprenons que Poincaré a passé quelques moments à Mareuil, de 4 h à 5 h du soir.

Lundi 10, Mardi 11. Rien de particulier. Calme dans le secteur.

Mercredi 12. Nous apprenons aujourd’hui que l’opération des Dardanelles, engagée le 8 Février 1915 par le bombardement des forts de l’entrée des Détroits, s’est terminée le 8 Janvier 1916 par l’évacuation totale de la presqu’île de Gallipoli.
Elle a coûté en hommes, du côté Anglais, 115 000, sur lesquels plus de 25 000 tués… En matériel, 5 cuirassés (dont 1 français et 2 belges), 2 transports (dont 1 français, le Carthage), et que le Monténégro est dans une situation critique.

Jeudi 13, Vendredi 14. Rien de saillant.

Samedi 15. Relève. A 5 h, j’arrivais à l’échelon.
Durant la semaine écoulée, j’ai fait quelques photos miniatures de la position de batterie.

Dimanche 16. Après avoir pris un bon café, je vais à Haute Avesnes où Lamothe doit me donner le colis envoyé par Jeanne. Nous le mangeons ensemble, en compagnie de Chanat. (Pâté truffé).
Après avoir pris le digestif avec Louis Treuil, nous allons à La Ressée, puis nous revenons dîner au même hôtel où nous avons déjeuné, et où nous terminons le colis extra de Py.
A 7 h ½, j’étais à l’échelon, Bois d’ Habarcq, Pas de Calais.

Lundi 17. Réveil à 5 h. Je soigne le cheval de Chaussard qui va me porter à Le Corroy où je vais passer la journée avec Antonin.
A 9 h, nous étions ensemble. Il m’annonce aussitôt qu’il est relevé, versé dans une batterie de 58 mm au 21e corps. Quelle ‘sale’ nouvelle !
On se ‘remonte’. Nous déjeunons à la pièce, nous allons prendre le café en compagnie de Lapeyre, de Malepeyre, puis nous assistons à une revue passée par le Général (Il n’a pas du savoir son nom. Ndx), où nous rencontrons M. Bruel. De là, nous allons à la chambre d’artillerie mettre quelques détails au net, et à 5 h nous nous trouvions réunis chez d’aimables boulangers, ‘hôteliers pour la durée de la guerre’, pour dîner.
La principale conversation a trait à son nouvel emploi… Puis nous réveillonnons chez ses ‘patrons’ (charron).
A minuit, je le quittais pour rejoindre le cantonnement où j’arrivais sans encombres le :

Mardi 18. à 2 h du matin. Je me couchais aussitôt, lorsque, vers 4 h du matin, Clerfeuille et moi sommes réveillés par des cris : « Au secours ! au secours ! »
Tétard, dans un accès de folie venait, à 3 m de notre gourbi, de plonger 6 coups de couteau à Béniteau, que nous pansons aussitôt.
A 7 h, je me recouchais pour me relever à 10 h où je me met à écrire.
Le soir : triste. Visite du Capitaine, du Commandant, enquête. L’un est à l’hôpital, l’autre en prison……..
Je vais à Harmonville voir la S. A. ( ? Ndx) pour le cas d’ Antonin.

Mercredi 18 à Samedi 21. En général, rien. Question militaire, voir affaire du Monténégro.

Dimanche 22. Réveil à 5 h ½ par un roulement continu des pièces d’artillerie, lequel dure au moins une heure. Que se passe-t-il là haut ?
Vers midi, nous apprenons que les boches ont attaqué à ‘l’improviste’ et se sont emparés de la 1re ligne…
Après déjeuner, je vais à Tilloy les Hermavilles passer la soirée avec François Peyrebrune.
A 7 h, j’étais de retour au cantonnement où je trouve Audoin prêt à partir en permission.

Lundi 24. Toute la nuit, tout le jour, bombardement. Le soir, les boches font sauter des mines.

Mardi 25. Au réveil, j’apprends qu’ Antonin est déjà à son poste !
L’après midi, je vais à Mareuil prendre de ses nouvelles. Je trouve ses camarades tous émotionnés me montrant leur logis écrasé par un obus. Antonin est reparti à la tranchée.
Tout le jour, bombardement.

Mercredi 26. Même vie. L’échelon monte tous les soirs ravitailler…
1re batterie, un mort, Bouchard, un blessé, Herse.
2e batterie, Capitaine Venante, blessé.
Chez nous, heureusement rien.

Jeudi 27. Je monte l’après midi à Mareuil passer un moment avec Antonin. Nous nous séparons le cœur un peu gros. Il est plus militant que moi !…
Les attaques continuent.

Vendredi 28. Je n’ai pu dormir de la nuit tant le bombardement a été sauvage.
Le déplacement d’air à chaque coup de nos grosses pièces ou des éclatement des gros obus de l’ennemi se faisait sentir jusqu’à nous… Nerfs… Trac…

Samedi 39. ( !! Nerf… trac… en effet! Ndx) Dernier jour d’une triste et angoissante semaine pour tout le 2e corps.
Mais… les entonnoirs crées par l’explosion des mines sautées par l’ennemi sont toujours disputés par les adversaires.
La veille, j’avais conduit Chanat à Aubigny pour sa permission.

Dimanche 30. Le bombardement reste intense dans le secteur…
Jamais plus nous n’avions entendu un tel bombardement ni subi d’attaques aussi violentes. Que pense faire l’ennemi ? Toujours est-il qu’il ne passera pas………

Lundi 31. Le bombardement est moins intense. L’ennemi qui, au début de la semaine dernière était arrivé à notre tranchée de soutien conserve encore notre première ligne.
Dès le soir, on a l’impression que le calme renaît.

FÉVRIER

Mardi 1er. Accalmie.

Mercredi 2 Jeudi 3. Par nous attaque. 50e. 2 fois. Re-50e.

Vendredi 4. Retour d’ Audoin.

Samedi 5. Départ à 9 h du cantonnement pour aller relever Delorière, mais, avec Audoin, nous nous arrêtons à Mareuil pour déjeuner avec Antonin qui est au repos. Nous y arrivons à 10 h ½.
A peine entré dans la caserne, je trouve Romain, relevé également dans la nuit. Nous allons ensemble pour surprendre mon frère. Nous nous croisons en chemin, et surprise, il est en compagnie de Pichot.
Nous voilà donc un groupe intime disposé à passer un bon moment ensemble, chose que nous faisons jusqu’à 2 h ½, puis nous partons à la batterie.
A 7 h, j’étais de retour à la batterie. J’écris.

Dimanche 6. Je suis presque assuré que je partirai à nouveau en permission le 10 prochain.

Lundi 7. J’ai l’occasion de voir à Haute Avesnes notre nouveau Général Marbacq, 45 ans.

Mardi 8. A 3 h, attaque par les boches.
Le soir, je dîne avec Chanat.

Mercredi 9. Je vais à Ecouvre. (douche)

Jeudi 10. Réveil 6 h ½. Je vais à cheval à Mareuil prendre des nouvelles d’ Antonin. Au retour, je passe au bureau où j’apprends que ma permission a été présentée. L’après midi, je me prépare.
A 4 h violent bombardement dans la gauche du secteur.
A 5 h, repas…
A 6 h j’ai ma permission. Il est 10 h. Je vais partir au train à Aubigny.

Vendredi 11. Départ d’ Aubigny à 2 h du matin. Nous allons jusqu’à Clermont où nous arrivons à 11 h sans changer de train. De là, départ à 3 h pour Juvisy ( grande ceinture). Nous prenons là à minuit un express qui, après 4 ou 5 arrêts, me dépose à Brive.
A 7 h ½ le matin du

Samedi 12. Je trouve Léa, Marie, Nana et Lulu à

Ici, quatre pages ont été découpées. Ensuite, c’est l’écriture (authentifiée par Katie) de Mamèe (Jeanne) jusqu’au 1er Mai.
Hypothèse : A la fin de sa permission, L. A. a oublié son carnet à Py et a envoyé ses notes à sa fiancée qui les a recopiées, mais elle n’a pas du trouver à son goût sa relation de sa permission avec elle, d’où… ciseaux !
Il a du recevoir le carnet le 1er Mai avec la « bonne lettre de Jeanne », car ensuite, c’est à nouveau son écriture….Ndx !

…Verdun, laquelle paraît vouloir continuer avcc acharnement.

Mardi 29. Clôture le 19e mois de la guerre. Le bruit circule que nous serons sous peu relevés par les Anglais…..

MARS

Mercredi 1er. Les journaux de ce jour nous apprennent la perte du transatlantique ‘Provence’ coulé le 26 Février.

Jeudi 2. Les permissions sont suspendues.

Vendredi 3. Rien.

Samedi 4, Dimanche 5. L’après midi, avec Boissière, je vais à Duisan voir quelques amis de la 112e artillerie lourde. Nous y trouvons M. Kein. La lutte devant Verdun continue avec le même acharnement. (15e jour)

Lundi 6. Arrivée à la 2e batterie de Delmas de Masseret, ancien Maréchal des Logis du 90e Champagne.

Mardi gras 7. Nous le fêtons à Hermaville en compagnie de Mathieu, Gaston, Delmas et autres amis. (Neige)

Mercredi 8. Arrivée en masse d’infanterie et d’artillerie anglaises.

Jeudi 9. Avalanche d’ Anglais… A 3 h, Antonin arrive, voulant à son tour me faire la surprise d’avoir de suite des nouvelles de la famille, du pays, des affaires. Nous allons dîner tous les deux à Hermaville.
Retour à 9 h ½ au cantonnement (Bois d’ Habareq) où nous nous couchons aussitôt.

Vendredi 10. Réveil à 7 h. Déjeuner, puis courses dans la neige… A 11 h, je l’accompagne sur la route d’ Arras à Saint Pol où il trouve une auto qui le ramène chez lui.
Au retour, j’apprends que nous serons relevés sans tarder.

Samedi 11 au lundi 13. Préparatifs de départ.

Mardi 14. A 0 h 30, nos quittons le bois d’ Habareq où la batterie de tir est venue nous rejoindre.
Nous arrivons à Moucheaux à 11 h. Nous cantonnons chez des gens qui viennent d’apprendre la mort de leur fils devant Verdun. Ils sont très aimables et nous font notre cuisine. (Lessiveuse mécanique, mascotte)

Mercredi 15. Réveil 7 h ; Nous déjeunons au lait, rangeons nos affaires.
A midi, nous prenons la direction de Couchy où nous arrivons à 4 h (Pas de pain à Moucheaux, pas de pain ici, heureusement, l’habitant est muni.)
Nous couchons dans une vieille masure. (Paille pourrie)

Jeudi 16. Réveil 8 h. L’on nous annonce que nous embarquons à Frévent dans la soirée.
A 4 h, nous quittons Couchy. A 7 h, nous embarquons à la gare de Frévent chevaux et matériel, à 10 h, départ.

Vendredi 17. Nous nous réveillons à 6 h ½ à Ailly sur Noye où nous débarquons. Nous voilà revenus dans la Somme .
A 8 h, départ pour aller cantonner à La Falaise. Nous sommes logés chez de bons vieux (A. Guyard)
Après déjeuner, nettoyage du matériel, puis nous visitons le patelin très coquet.

Samedi 18. J’écris. Je vais prendre le café au ‘Chalet’ près de la gare.

Dimanche 19. Réveil 8 h. Vernissage du matériel. L’après midi, nous faisons une excursion dans la région.
Lundi 20. Nous visitons le château de La Falaise, la chambre de Henri IV où il rencontra la belle Gabrielle.
Le précédent propriétaire du château fut l’inventeur des phosphates.

Mardi 21. Un mois que les boches attaquent avec une rage inouïe Verdun et ses environs. Nous nous arrachons les journaux…
Etant au repos, nous craignons d’être ‘bons’ pour y aller faire un tour…

Mercredi 22 au Mercredi 29. Nous jouissons de notre repos assez agréablement ; nos menus sont des plus variés.
Madame Guyard, excellente cuisinière, va jusqu’à nous faire des œufs au lait… Grand extra pour des ‘poilus’, sans oublier le gibier que Gaston prenait à foison.
Tout allait pour le mieux lorsque

Lundi 30. Alerte à 5 h : La 1re batterie quitte le pays à 8 h du matin, nous à midi. Adieu aux amis : Barrigues, instituteur, Blangny (journaux), aux proprios !
A 5 h, nous avions tout embarqué à la gare d’ Ailly sur Noye. En route aussitôt pour une nouvelle destination… Nuit froide…

Vendredi 31. Réveil aux environs de Paris, grande Ceinture .A 7 h, nous étions à Champigny. (Carte J Cap. Cliché).
Nous traversons la forêt de Rambouillet (faisans), puis par Longueville où se trouve un grand dépôt du génie. (fils, ronces, tôles)
Nous prenons la lignes de Troyes où nous arrivons à 3 h de l’après midi. J’envoie quelques cartes de Bar sur Aube où nous nous ravitaillons pour notre dîner, après lequel nous nous endormons jusqu’à Gondrecourt où nous arrivons à minuit…
Et la roue se continue jusqu’à Ligny en Barrois, terme de notre voyage. Il est 2 h du matin, soit 31 h de chemin de fer !

AVRIL

Samedi 1er. A 3 h du matin, nous comprenons que, malgré le grand détour que l’on nous a fait faire, nous allons dans la direction de Verdun… Comme Poisson… C’est bien servi !… Mais avec trop d’arêtes !…
A 3 h ½, le capitaine commande : « A cheval ! » et en route vers Dommarie où nous arrivons à 11 h du matin. Nous venons de faire 40 km. Aussi nous tarde-t-il de nous reposer.
Nous cantonnons chez Monsieur Salin (fonderie). Dans la soirée, je visite ces ateliers modernes travaillant pour la guerre. (Volants de 30 000 kgs – Mouleur : un mois, 600 Frs)
A 7 h, au lit.

Dimanche 2. Réveil 5 h. Surprise pénible : le Capitaine Thaou a reçu l’ordre de rejoindre Fontainebleau comme instructeur… Il nous quitte !…
Il nous réunit, nous exprime ses regrets d’être obligé d’abandonner cette batterie qu’il commande depuis plus d’un an. Et c’est les larmes dans les yeux qu’il nous serre la main à tous. Le Lieutenant Tourreau de la 1re batterie le remplace.
A 9 h, départ pour Coudé. Encore 30 km à faire sur nos caissons rembourrés ! Cela doit presser !
Sur le parcours, nous traversons Rembercourt (église) , Beauzée entièrement détruits.
A 3 h, arrivée au cantonnement où nous bivouaquons. Nous trouvons dans ce patelin les 4e et 5e Zouave qui ont enrayé la marche des boches sur Douaumont du 24 Février au 4 Mars !…

Lundi 3. Réveil 7 h, départ à 8 h ½ pour Osches où nous bivouaquons avec le 2e et 3e groupe.

Mardi 4. Réveil 7 h, départ 9 h. Nous arrivons à 4 h au Bois des Sartelles où seront installés les avant-trains et l’échelon.
Les deux premières pièces de tir partent à 6 h pour aller prendre position à gauche de Verdun. Clerfeuille et moi les accompagnons comme brancardiers. Beau début ! Nous arrivons sur la position le :

Mercredi 5. à 1 h du matin. A 2 h, je m’endormais dans une redoute bien cimentée. Réveil 8 h.
Quel horizon ! Le sol est criblé de trous espacés les uns les autres de 10 m au plus…
C’est le 27e d’artillerie du 1er corps que nous relevons. Ces soldats nous racontent ce qu’ils ont vu et entendu depuis 3 semaines qu’ils occupent le secteur.
Dès midi, nous assistons à un bombardement en règle de Verdun et de toute la région avec des obus de gros calibre. Il s’atténue vers 5 h du soir seulement.

Jeudi 6. Même bombardement que la veille. Vers 4 h du soir, nous recevons des (obus de.. Ndx) 210 à rupture… Démoralisant !..

Vendredi 7. Toujours même situation. Depuis 8 jours nous ne touchons qu’un quart de vin par jour, et rien, absolument rien dans la région… Tous les civils l’ont évacuée.

Samedi 8. Nous recevons l’ordre de tenir coûte que coûte !!…

Dimanche 9. Grande attaque ennemie. Violents bombardements. Un seul blessé : Lagarde, Sous-Chef.
Nous avons reçu au moins 500 obus de 150 et 210 dans cette journée…

Lundi 10. Matinée calme, mais dès midi l’ennemi bombarde à nouveau nos positions avec une violence inouïe.
De 2 h à 2 h ½ et de 4 h à 4 h 20, nous recevons 6 à 7 gros obus à la minute (408 exactement dans l’après midi, comptés du poste d’observation). Pas un seul blessé, mais 4 canons et 2 caissons hors d’usage.
A 8 h, Gaston et moi prenons la route de l’échelon pour 6 jours.

Mardi 11. Quel soupir de soulagement de se trouver là, en plein air et sans danger !
A 2 h, nous allons laver notre linge. Au retour, triste nouvelle reçue par téléphone : 9 camarades de la 1re batterie ont été ensevelis (Guillemont, Dallin…). La canonnade fait rage…
Mercredi 12 au Samedi 15. Repos en tout et pour tout. Malheureusement, il pleut, presque impossible de sortir.
Durant ces quelques jours, j’ai eu le plaisir de voir l’abbé Péricoy, Moinac, M . Reix.

Dimanche 16. Clôture notre repos. J’écris, et à 6 h départ pour les batteries où nous sommes à 7 h ½, à la grande satisfaction de nos camarades…

Lundi 17. Nouvelle grande attaque de l’ennemi, lequel, après un violent bombardement commencé à 8 h, nous envoie, à 10 h ½, des obus lacrymogènes que nous supportons assez facilement… ( Cueille de Tulle blessé )…
La positon reconnue intenable, nous la quittons sans regrets à 9 h du soir pour venir nous installer au Fort du Chana où nous sommes plus en sécurité. ( voyage avec Couche ) Arrivée à 11 h du soir.
Nous occupons aussitôt le poste laissé en assez bon état par nos prédécesseurs. L’un d’eux, Coudert de Beaulieu regrettait plus cette position que nous la nôtre…

Mardi 18. Etablissement de haies pour nous dérober à la vue des observateurs et aménagement de notre intérieur.

Mercredi 19. Même emploi du temps que la veille. La canonnade fait rage à droite et à gauche de notre position.

Jeudi 20. Rien à signaler.

Vendredi 21. Pluie.

Samedi 22. Réveil 8 h ½. A 7 h du soir, nous descendons au repos.

Dimanche 23. Pâques… Quelles Pâques !…

Lundi 24. J’écris…

Mardi 25 au Dimanche 30. Pluie et beau temps !… Le 26, je vais faire quelques emplettes à Souilly où tout est hors de prix et… à 15 km de l’échelon.

MAI

Lundi 1er. Je reçois de bonnes lettres de Jeanne et d’ Antonin.

Mardi 2. Mercredi 3. Beau temps . Visite d’ Avril que nous n’avions pas vu depuis son départ de la 3e batterie à Saint Vast en Chaussée.

Jeudi 4. Retour aux batteries où nous apprenons que nous allons quitter le Fort du Chana pour aller prendre position près de la ferme Bamont dans un bois au sud du Fort de Marre.

Vendredi 5. Dernière journée tranquille au Fort du Chana. Vers 3 h, pressentiment d’orage.
½ h après, 6 ballons captifs (saucisses), se détachent de leurs amarres, s’élèvent en bondissant et se dirigent, poussés par le vent, dans la direction de l’ennemi. Scène poignante : un seul, Boileau, réussit à s’élancer en parachute et tombe de 1 500 à 2 000 m dans les marais de la Meuse vers Charny.

Samedi 6. Réveil à 2 h du matin pour aller construire nos abris, la position de batterie, et nous, notre poste de secours. Triste position.

Dimanche 7. Comme la veille, réveil à 2 h du matin. Dès 4 h, nous étions au travail.
Matinée assez calme, lorsque, vers 9 h, nous recevons une rafale de gros obus. Personne de touché. Nous nous sauvons dans des tranchées provisoires. Durant le parcours, une deuxième rafale blesse 4 hommes, dont 2 grièvement.
Aux premiers appels, je sors à leur secours. Le premier me meurt dans les bras et nous transportons le deuxième au poste de secours.
Pénible journée. Nous arrivons vers 7 h du soir à notre ancienne position où sont encore nos affaires.

Lundi 8. Repos. J’écris.

Mardi 9. Réveil à 2 h. Nous allons terminer l’installation de la position.
Je cause au Lieutenant Nicoleau de mon désir de rentrer aux tracteurs avec mon frère, en évoquant la circulaire du 27 Décembre 1915 qui devait me relever, et pour laquelle il m’avait conseillé de rester.
Après un long entretien, il me dit de faire ma demande, et qu’il l’appuiera auprès du Capitaine !
Le soir, nous allons chercher nos affaires au Fort du Chana. Canons, caissons ; nous arrivons à 10 h à la ferme Bamont.
A 11 h, nous étions au lit. Quelle nuit !… 1 h de repos.

Mercredi 10. La journée se passe à aménager notre gourbi.
Le soir, nous sommes relevés, Gaston et moi, par Audoin et Delorière.

Jeudi 11. Je trouve quelques bouteilles de vin vieux. Je dîne avec Mathieu.

Vendredi 12. J’écris.

Samedi 13. Averse épouvantable. J’apprends que ma demande suit normalement la voie hiérarchique de l’armée.

Dimanche 14. Le bruit circule que nous allons être relevés.

Lundi 15. Je vais voir Romain qui vient d’être relevé de la ferme de Thiaumont où ils sont restés 2 jours sans pain !

Mardi 16. Après un repos trop rapidement passé, nous remontons avec Beaudry à la batterie de tir !… Ça cogne toujours.

Mercredi 17. Journée assez calme. Ma demande a été approuvée par le colonel et a été transmise au Général.
Le soir, j’apprends par Gaston qu’au rapport a paru ma citation proposée par le Capitaine Toureau au sujet de la matinée du 7.

Jeudi 18, Vendredi 19. Bombardement de gros calibres.

Samedi 20. Nous recevons dans le bois que nous occupons au moins 1 000 obus de 77. Quelle journée !!

Dimanche 21. Réveil 3 h. Comme les jours précédents, pour camoufler la position, dès 4 h nous laçons 300 obus asphyxiants par batterie sur les batteries adverses.
Dès midi, nous recevons un violent bombardement d’obus de gros calibre sur la batterie qui ne se termine qu’à 3 h. 3 de ces obus sont tombés aux abords du gourbi.
A 3 h ½, par téléphone, arrive l’heureuse nouvelle que j’étais affecté comme chauffeur aux lourds.
QUELLE HEURE GLORIEUSE.

A 8 h, j’avais fait mes adieux aux amis et je descendais à l’échelon.

Lundi 22. Réveil à 6 h par le Chef qui m’annonce que je suis attendu à la division avant 9 h, pour qu’on me remette mes papiers de route et ma croix.
A 9 h, j’arrive aux casernes de Jardin Fontaine. Je me présente au Colonel qui me fait expliquer le motif de ma citation et me remet devant les officiers présents la ‘Croix de Guerre’ que je reçois avec une certaine émotion.
Je vais ensuite dire bonjour à Louis Treuil, et de là je rejoins mon cantonnement, tout heureux de ma situation.
Je déjeune avec Louis et Henri Audoin (Curé d’ Aubazine) . Louis m’accompagne avec Chanat à la gare de Nixéville d’où je vais ‘incognito’ jusqu’à Bar le Duc.
Départ de Bar à 8 h, Arrivée à Paris

Mardi 23. à 6 h. Je me dirige aussitôt via Boulogne où je trouve Antonin. Je lance 2 télégrammes et nous déjeunons ensemble.
L’après midi, nous circulons ‘libres et indépendants’ dans la capitale où nous dînons dans un ‘bath’ restaurant. Nous nous quittons à 9 h. Je vais me coucher Hôtel Astoria…

Mercredi 24. Réveil 6 h ½. Je vais me faire inscrire au 2e régiment d’ Artillerie Lourde de Vincennes ( Fort de Vincennes ), d’où le suis dirigé par Noisy le Grand à la 61e batterie.
Dès mon affectation dans cette batterie, je repars pour Boulogne voir Antonin. Je le rejoins au Parc d’où il sort tout équipé, prêt à partir à la 34e batterie, 13e Artillerie.
Retour à 9 h ½ à Noisy.
Jeudi 25. Réveil 6 h. Je prépare quelques affaires. J’écris.
A 9 h, je suis reçu par le Colonel auquel je réclame une permission.

– @ –

Ici se termine le 3e carnet de Guerre. J’y ai trouvé deux violettes séchées entre les pages, une carte des environs de Verdun annotée (pièce jointe), un petit article découpé qui dit : ‘ Dans une lettre au Maire de Suméne, Chef-lieu du canton qu’il représente au Conseil Général du Gard, le Général Marchand écrit : « Je compte avoir repris ma place au front dans 6 semaines, car en ces temps-ci, on a le droit d’être mort, mais pas d’être malade ! »
Pour la suite des événements, se reporter à ‘Passé et Présent’ qu’il a écrit en 1975.

Xavier

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Lucien Albert: Notes de la guerre | août 1914 – octobre 1914

novembre 11th, 2013 by bruno boutot

Note de Xavier = (ndx):  Pour expliquer, préciser, émettre une hypothèse ou carrément dire mon incompréhension ……………..
Je n’ai pas transcrit tous les points de suspension (souvent toute une ligne) et j’ai rectifié légèrement (aussi peu que possible) la ponctuation.

– @ –

Avant la mobilisation

La quinzaine précédant la mobilisation, je faisais ma tournée aux environs de Py, par Bretenoux.

Le jeudi 30 Juillet, j’étais à Beaulieu ; je déjeunais chez mon ami Coudert, j’allais dîner le soir chez ma chère fiancée. Le matin, j’avais pris une commande de 30 tonnes de charbon à Mr Ginibière.

Vendredi 31. Réveil à 6 h. Je déjeune, et sans songer aux bruits de guerre, je pars faire Bretenoux, Liourdes, que je quitte à 2 h. J’arrive à 2 h ½ à Puybrun où, Hôtel Rome, Je reçois une dépêche de mon frère me priant de rentrer.
Sans hésiter, je repars à Py, de là gare de Bretenoux où je prends le train pour Brive. J’y arrive à 6 h ½, je rencontre à la gare de nombreux amis maréchaux qui allaient sur appel spécial rejoindre leur régiment.
L’avenue de la gare est noire de monde . La Maison est…. Sur le qui vive, mes commandes sont là, prêtes,…et Antonin m’exprime ses craintes sur la guerre.

AOÛT

Samedi 1er . Réveil à 6 h. Le personnel est au complet. Nous nous contentons de discuter sur la situation. Je ne pouvais encore croire à la Guerre, quand à 10 h ½, le Sergent Major Lagarde me dit : Je puis presque vous assurer que l’ordre de mobilisation est arrivé à la poste, il en sortira à 2 h. Devant ce renseignement, je me décide à partir à Bretenoux où la veille j’avais laissé ma voiture. J’y arrive à 2 h ½, de là en auto sans arrêt à Py…. Quelles heures……………… Départ pour Brive en auto à 5 h, en arrivant au pont de Carennac, j’ apprends officiellement l’ ‘Ordre de Mobilisation’ ; en traversant Vayrac, je le vois affiché sous le regard de nombreux gens qui pleurent. J’arrive à Brive à 6 h ½, …….Quel voyage………… Etaient devant la porte ma Tante, tout le personnel. Mon frère était allé à mon devant…… Terrible soirée !………………..
Antonin et Emile sortent en ville.

Dimanche 2. Réveil 6 h. On s’embrasse avec Antonin… Demain séparation ?
1er jour de la mobilisation… A 8 h, avec François et Clovis, nous emballons nos livres de comptabilité. A 9 h, paye du personnel (atelier), à midi, déjeuner en famille. A 4 h avec Antonin, nous sortons faire un tour en auto en ville. A 5 h apéritif avec tout le personnel. A 6 h chez Maître Eschapasse, notaire, à 6 h ½, j’écris à Jeanne. 7 h ½, dîner en famille, à 10 h ½, repos.

Après la Mobilisation

Lundi 3. Réveil 6 h. Tante est là. J’ai bien le cœur un peu gros. Debout ! et nous lui confions tout ce que nous avons de plus cher comme souvenirs de famille.
Avec Antonin, nous nous partageons 800 Frs en or, nous prenons notre petit déjeuner, un petit baluchon, et en route vers la gare….Séparation…. Léa, Marie… Nous accompagnent Vedrenne, Romain, une partie du personnel, quelques amis qui rejoignent le même régiment que nous.
Antonin part le premier vers 8 h, moi le deuxième en compagnie de mon ami Dulmet vers 9 h (via Périgueux) où nous arrivons à 1 h ½, beau voyage. Courtaud était dans le compartiment. A 4 h nous étions au quartier où on nous laisse la liberté de ressortir jusqu’au lendemain matin 6 h.

Mardi 4. Réveil 5 h ½…. Départ du quartier à 7 h pour aller cantonner au château de Landry près Lesporat à 9 km de Périgueux. A 10 h j’étais habillé, j’avais fait connaissance de mon Capitaine. A midi, j’étais de retour à Périgueux. Dans la soirée, je rends visite à quelques amis et clients, je fais quelques emplettes et reste coucher à Périgueux.

Mercredi 5. A 6 h, j’étais au cantonnement, rien d’anormal, retour aussitôt à Périgueux. Même emploi du temps que la veille ; le soir, je vais coucher avec Roubier dans une bonne ferme à 100 m du château, après avoir mal dîné à Périgueux.

Jeudi 6. Préparatifs pour le départ sur le Champ de Bataille…. A 5 h, devant le château, messe à laquelle assiste la 3e batterie.
A mon arrivée je fus désigné comme brancardier, et comme le portait mon fascicule affecté à la troisième batterie, 34e artillerie, 7e pièce, Capitaine De Joffre, Lieutenant Castel, Adjudant Barraud, Maréchal des logis Bost, Brigadier Tétard, infirmier Delpeut ; Brancardiers Audoin, Clerfeuille, Rouhier, Albert.
Conducteurs : Camion n° 10 Eseurat, Radet, Béneteau
Camion n° 11 Chaumet, Penaud, Legros
Camion n° 12 Cailleton, Houillère, Beaudufé
Servants : Hervat, Martin, Montaricourt.
A 8 h ½, réunion de toute la batterie par le capitaine qui nous adresse un speech, à 10 h repas, à 2 h revue d’ensemble, à 4 h départ pour la gare.
Enthousiasme général en traversant Périgueux. Je dis un grand au revoir à Daunat et Mr Pradier. A 7 h ½, tout est embarqué : canons, caissons, voitures diverses. Nous dînons à la clarté des lampes électriques de la gare de marchandises. A 10 h, départ pour…. Un lieu inconnu.
Vendredi 7 et Samedi 8. Toujours en chemin de fer en passant par Limoges, Châteauroux, Bourges, Saint Florent, (Accueil particulier dans cette dernière ville où nous passions le Samedi vers 2 h) Saint Dizier, etc., pour arriver à 10 h (soir) à Givry-en Argonne (Marne)
Durant tout ce parcours, distribution de fleurs, d’aliments de la part des habitants de ces 9 départements que nous venions de traverser. Durée de ce trajet : 72 h.
Dès notre arrivée, débarquement du matériel, nous terminons à minuit.

Dimanche 9. Minuit et demi, départ pour La Neuville-Aux-Bois (954 h) (Marne). Arrivée 2 h, réveil dès 5 h , nous logeons chez le cantonnier, nous y faisons nos repas. Repos tout ce Dimanche, ainsi que

Lundi 10. au même endroit. Nous voyons pour la première fois des troupes de toutes les armes, passant à la gare ou sur la route.

Mardi 11. Réveil 5 h. Nous partons pour Froideau, nous logeons chez le maire dont la fille a son mari au front. Nous séjournons dans cette commune les Mercredi 12 et Jeudi 13.
Durant ce laps de temps, j’ai aidé à Chanat à faire la cuisine ! J’ai vu Simon « Mussidan » croisé le 12 où j’ai rencontré quelques amis. Nous recevons pour la 1re fois la visite des aéroplanes Allemands.
Nous faisons des emplettes (Lait, vin, conserves…)

Vendredi 14. Réveil 1 h du matin. Départ aussitôt pour Cierge (Meuse) où nos arrivons péniblement sous un soleil brûlant à … midi. 12 h de voiture…. Durant le parcours, nous avons traversé Varenne où je rencontre Mr Tharaud, carrossier à Limoges. J’y vois également la maison où Louis XVI a passé la nuit du 21 Juin 1791, et grimpé ensuite une des plus longues et plus terribles côtes de France.

Samedi 15. Nous partons à 4 h pour arriver à 7 h à Bantheville. Tout le jour, visite d’ avions allemands 10 au mois. Le soir, nous dînons chez de braves vieux, lesquels nous procurent une bonne soirée. Nous causons guerre (il avait fait 70), politique, industrie, (connaissant bien cette région) et de cette journée de fête……… Ils sont si satisfaits qu’ils nous gardent à coucher dans le foin de leur grange. Nous sommes là à 30 km du Luxembourg.

Dimanche 16. Départ de Bantheville. A 4 km, nous faisons halte à La Neuville. Nous y trouvons les gens affolés : il y a eu là une rencontre entre avant-postes allemands et dragons. De ces derniers il y a dans les maisons 4 blessés et deux morts.
Nous étions là, campés dans une belle plaine qu’un ordre nous oblige à quitter précipitamment à midi après avoir grimpé une pénible côte….traversé un grand bois (3 km au moins) et Yvor à 5 h. Nous arrivons à Sailly (Ardennes) à 6 h du soir (soit encore 10 h de voiture), nous sommes là à 10 km de la Belgique.
Nous nous installons dans une belle prairie de la commune, et le groupe intime chez J.Jean, une des bonnes familles du pays. Elle a un fils et le gendre aux armées. Nous y sommes reçus comme les enfants de la maison, nous dînons avec ces braves gens, et nous couchons dans leur grange.

Lundi 17. Réveil à 6 h ½, nous déjeunons au lait !….. A midi, un poulet, à 7 h un lapin !…. Tout le pays est très hospitalier, la vie point chère…..

Mardi 18. Réveil 6 h ½. Arrivée des fantassins du 126 e (ndx : régiment de Brive). Je rencontre Lagarde (Sergent Major), Breuil, Valtas, etc., avec lesquels nous trinquons. Nous logeons toujours à la même enseigne.
Le soir, je vais visiter Carignan (12000 h) à 3 km de notre camp.

Mercredi 19. Même réveil. On commence à s’impatienter là, il me tarde de voir ces allemands qui, paraît-il ne sont pas loin. Durant tout le jour, nous recevons la visite de nombreux avions Allemands, les mitrailleuses les bombardent sans merci.
Toujours bon accueil et repas chez nos hospitaliers.

Jeudi 20 . Encore tout le jour à Sailly ; qu’y a-t-il ?… Mais, bien nourris, nous prenons néanmoins tranquillement patience. Je vois journellement quelques Brivistes parmi lesquels Lacoste, Chabreyroux. Promenade de 8 h à 11 h du soir.

Vendredi 21. Alerte à 1 h . Départ pour Blagny que j’avais visité la veille. Nous arrivons à Les Deux Villes (Ardennes) à 9 h ½, nous installons notre pièce chez une brave vieille (active, intérieur irréprochable). Elle met à notre disposition sa cuisine et sa cuisinière. Avec Chanat, nous nous mettons à l’œuvre et préparons un bon déjeuner. Mais, quelle guigne ! Prêts à tremper la soupe, il faut partir !… Tout en l’air et en route !
Sur son long, nous croisons le 21e chasseur. Je serre la main aux maréchaux qui m’annoncent qu’ils ont eu dans la matinée 2 morts et 3 blessés. Nous commençons à sentir cette maudite race Teutonne.
Nous croisons les premiers émigrés Belges. A 7 h du soir, nous franchissons la Frontière Belge. Quel enthousiasme se manifestait parmi nous. Nous pénétrons dans cette vaillante nation par une magnifique forêt. Nous arrivons à 11 h du soir à quelques centaines de mètres de Florenville et cantonnons dans un champ de blé. Nous nous servons de gerbes comme matelas mais la pluie nous réveille à 1 h , et, autour d’un feu qui brûle péniblement, nous causons avec le Capitaine qui nous encourage.

Samedi 22. Nous grimpons sur nos chevaux et caissons à 4 h ½. Nous traversons Florenville (où j’achète une carte que j’adresse à Jeanne) à 5 h du matin. La place est noire de monde et cette foule qui, cette nuit encore, était toute anxieuse, nous manifestait sa satisfaction, et respirait à pleins poumons. La veille, aux environs, à Izel, s’était livré une grande bataille. Continuant notre route, nous arrivons à Saint Médard à 10 h ½.
La lutte était déjà engagée avec l’infanterie, les 126, 100, 108, 50e étaient aux prises. Nous mettons rapidement en batterie et à 11 h nous tirons le premier Coup de Canon de la Campagne. A quand le dernier ?…
Usant de mon audace, je prie une fermière de bien vouloir nous faire le café ; je voyais qu’il y avait impossibilité de déjeuner. L’eau bout…Départ !… Nous traversons le village et nous croisons la première mais longue procession des blessés !….Quelle impression !….
Nous arrivons sur le plateau de Neuvremont d’où nos fantassins viennent de déloger les boches…Quel tableau ! Ils sont là quelques centaines, étendus morts !…..
La batterie tire toujours sur les allemands en fuite et nous nous mettons à l’œuvre. Nous aidons à conduire les fantassins trop blessés au poste de secours. Cela au milieu des balles qui sifflent sans cesse autour de nous !… Quel baptême de feu !…
Vers 4 h Panique !…… Retour à Saint Médard à 6 h , nous croisons des prisonniers allemands, et une charmante jeune fille qui m’offre une tartine de beurre, du lait. Perdus, car nous étions restés avec l’infanterie, nous couchons dans la grange de ces braves gens, tout près de la 1re batterie, alors que notre batterie était restée sur le plateau au milieu des boches.

Dimanche 23. Réveil 4 h . Nous rejoignons notre batterie et le bombardement recommence, mais un avion nous ayant repérés, une grêle de mitraille s’abat sur nous. Pas de mal chez nous, mais la 1re brigade a 2 morts, 6 blessés, quelques chevaux tués.
L’infanterie placée devant nous cède sous la pression ennemie, il faut déguerpir. Le deuxième jour, battre en retraite, c’est terrible !!… Dans notre fuite précipitée, la 1re abandonne un canon, un caisson.
Nous traversons Saint Médard Vers 7 h ½, font comme nous les 21 et 52 et tous les régiments d’infanterie. Nous retraversons sans arrêt, un peu confus, Florenville vers 8 h ½, ayant à notre poursuite (nous, 12e corps) 3 corps allemands. Nous reprenons position à Morgues. Nous couchons sur nos caissons.

Lundi 24. De bonne heure, nos pièces étaient en batterie sur un immense plateau, ayant à nos côtés le 2e. Malgré le tir continu de l’ennemi qui nous oblige à changer trois fois de position, nous tenons jusqu’à 3 h du soir.
Le désarroi commence à s’emparer des fantassins qui s’enfuient devant les mitrailleuses ennemies, ou viennent s’abriter derrière nos pièces. A 5 h , impossible d’y tenir, je tremblais devant cette déroute !…..durant laquelle nous perdons l’échelon, les pièces de tir. Après nous être ressaisis, nous les rejoignons en traversant Blagny. Nous essuyons le feu de quelques uhlans égarés qui sont aux prises avec les fantassins.
Le colonel du 52e y est tué. Quelques km avant Blagny, le Major Vétérinaire Plantureux arrive au triple galop remonter le moral de la colonne. Après mille détails à signaler, nous arrivons à Sailly à 11 h du soir, à l’endroit même où nous avons séjourné les 17, 18, 19, et 20 Octobre.
Les conducteurs détellent et nous nous dirigeons vers notre logis. Mais, quel spectacle ! tout est vide, les gens sont partis ! (beurre, jambons, vaches…). Nous nous couchons… A peine endormis,

Mardi 25. Alerte à 1 h du matin. Départ aussitôt, l’ennemi arrive avec une vitesse foudroyante ; par la même route qu’à l’aller, nous arrivons à Yvor, , traversons la forêt où nous rencontrons cette pauvre famille Jean Jean, et nous repassons la Meuse. Que de réflexions ont été faites au sujet de ce fleuve. L’avenir nous prouvera les bonnes (ndx : réflexions) !
Nous gagnons la rive gauche et nous essayons par des tirs continus à arrêter la marche de l’ennemi (Villemonvix). Le soir, nous campons sous une pluie battante à l’intérieur d’un bois à proximité. Durant la nuit, L’armée allemande passe le fleuve….

Mercredi 26. Réveil 4 h . Depuis longtemps (le « coucher ») nous ne dormions pas !.. et de là nous grimpons sur un plateau marneux (quoique appartenant aux Ardennes). Nous y trouvons 10 cm de boue dans laquelle les chevaux peinent à faire suivre nos pièces. Il pleut toujours !
Vers 9 h ½, nous y recevons l’ordre, (quel ordre ?…) de nous porter au moulin du Grésil, près Yone par Mouzon. Nous sommes accueillis dans ce fond par une canonnade qui dure 1 h ½ !… Carrère, trompette, y trouve la mort, Saulmé, Maréchal des logis, blessé, quelques chevaux tués…..
Un obus percutant tombe à 3 m de nous, les brancardiers, à côté de la voiture ambulance. La terre est restée 8 jours collée à la visière de mon képi !!
Nous quittons sans peine comme d’heureux rescapés ce triste patelin pour nous diriger vers La Besace. Nous nous installons dans un champ aux environs lorsqu’un aéroplane ennemi nous ayant encore dénichés, lance au milieu de nous quelques papiers blancs pour permettre aux siens de mieux nous repérer.
Nous délogeons aussitôt pour La Besace même où nous arrivons à 8 h ½. On mange la soupe. Depuis le départ de la Belgique, nous n’avions pas eu le temps d’en faire !… Après ce ‘copieux’ repas, nous couchons dans une grange avec des émigrés. Encore une journée de voiture ?

Jeudi 27. Réveil 4 h , départ 8 h pour Oche, 2 villages au dessus où pendant 4 h nous maintenons l’ennemi. Nous entendons pendant ce temps une furieuse fusillade entre fantassins. Que doit-il se passer ?….. L’artillerie de droite et de gauche restée en position, nous nous reculons un peu mais d’où (ndx : nous tirons) après un léger repos.

OOO Artillerie qui n’a pas bougé

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Où nous venons

Vendredi 28. Dès la première heure, nous faisons de la bonne besogne. Il paraît que notre capitaine voyait sauter les boches par 12, 15 à la fois !
Malheureusement, une contre-attaque ennemie nous oblige à continuer notre retraite.
Malheureusement, nous avons de nombreux blessés chez les fantassins. On les croise partout. Je rencontre Cyrassis (ndx : ?), adjudant au 126e auquel je fais un pansement et que nous ramenons à Laveyrrière où, après avoir eu à 6 h du soir une fausse alerte, nous couchons (les brancardiers) à 11 h dans une grange. Là, surprise, nous y rencontrons Jean Deprat.
Dans cette retraite, nous avons ramassé un mouton. Nous le partageons entre l’échelon. J’en offre un morceau (le gigot) au capitaine.

Samedi 29. Réveil 2 h ½. Départ aussitôt pour venir à Cy. (Nous y dév. 1 vol. il y en a 150 au moins en 30 km). En se rendant dans les environs se mettre en surveillance, le Lieutenant Colonel se blesse.
Nous prenons position à l’est du plateau de Stenay. Sans avoir tiré un coup (ndx : de canon), départ à 4 h du soir.
Nous arrivons le soir à 10 h au quartier des chasseurs à Vouziers. Quel soupir de soulagement. Nous sortons dîner en ville.

Dimanche 30. Réveil 7 h . Matinée libre ; quel nettoyage.
A 2 h , départ en surveillance aux environs. J’y rencontre Julien Soubrenie, Eugène Breuil, Romain Neuville, qui mangent avec nous. A 8 h ½ retour au quartier, on m’y distribue plusieurs lettres… quelle joie… il y en a de Jeanne, d’ Antonin, de Vedrenne, etc.

Lundi 31. Départ du quartier à 5 h. En arrivant vers 7 h à Voncy ( Ardennes), nous tombons dans une embuscade ennemie, la fusillade commence aussitôt et nous prenons position. Nos fantassins arrivent vers 9 h à chasser tous les teutons de Voney.
Mauvais début pour une partie du 326e arrivé le matin même. J’y rencontre Ribes, Treuil, etc. etc.
A 10 km nous allons chercher quelques blessés dans le village où nous faisons quelques emplettes !….
Vers les 11 h une lutte terrible d’artillerie s’engage entre les 52e, le 34e surtout, et l’artillerie allemande, qui se termine à 8 h du soir.
A notre batterie : De Joffre blessé, une balle à la poitrine, 4 canonniers blessés, et nous laissons quelques chevaux. Nous portons nos malheureux camarades à Terron sur Aisne. J’y rencontre Mr Bruel, vétérinaire, Buisson-Chavant d’ Uzerche et Segol de Beaulieu.
Vers 6 h , quelques uns du 326 conduisent environ 40 prisonniers cachés dans une cave à Vonay.
A la fin du combat, malgré une victoire assurée, nous allons coucher dehors vers 11 h au-delà de Vouziers.

SEPTEMBRE

Mardi 1er Départ à 3 h du matin pour Ardeuil. Nous traversons Montbois aux environs duquel est installé un champ d’aviation où une dizaine au moins d’avions y sont installés. A 10 h nous sommes à Ardeuil. On s’y repose jusqu’au soir 8 h ½. Vers 5 h arrive une partie du 326e dans laquelle j’y vois Roche, Treuil, Palus, Barethie, Maynard de Serilhac, etc.
A 7 h nous dînons chez une fermière avec Rouhier, Clerfeuille, et Audoin. (poulet). (La fermière est sur le départ) Bon café, et très rapidement sur nos caissons, battons toujours en retraite !.. mais très inquiets car POURQUOI ?… Nous le saurons un jour.
Donc, à 8 h ½, nous nous disposons à quitter Ardeuil (Ardennes) pour Sommepy (Marne) où l’on arrive à 3 h du matin, près Sainte Marie à Py.

Mardi 2. Il y a 2 mois ! Il y a 1 mois !…………..
A 3 h du matin, nous campions dans un champ aux environs de Sommepy (831 h) Clerfeuille ayant trouvé une petite hutte de paille, nous nous y dirigeons. Surprise ! un émigrant Belge est là. Après avoir décliné ses qualités et montré ses papiers, nous le laissons à nos côtés.
Réveil 6 h . Nous venons prendre position sur un magnifique plateau où pullulent les lapins ; nous mettons sur pied un renard qui court au milieu des lièvres effrayés sans la moindre idée de les capturer. Nous nous trouvons là entre la belle route de Chalons et la Suippes (rivière).
A 10 h nous tirons les premiers coups. A 6 h du soir, nous bombardons encore l’ennemi qui est toujours à nos trousses !…
A 7 h nous recevons l’ordre d’aller camper dans les plaines de céréales de soirain (ndx : ?) où nous trouvons les fantassins campés et faisant leur ‘popote’.
Tableau unique : Mille feux dans cette vaste plaine. Il est 9 h du soir, et quel ‘boucan’ à quelques km plus loin. Nous nous emparons des meules de paille qui s’y trouvent, lesquelles, après un léger repas, nous servent de bonnes couchettes. Repos bien mérité, il est 11 h du soir.

Jeudi 3 . Réveil 1 h . L’ennemi, paraît-il, avance comme une trombe. Nous allons au camp de Chalons où nous arrivons vers 4 h 1/2. A peine descendus de cheval ou de nos caissons, les obus fusants ennemis tombent sur nos têtes. Qu’est-ce ? Un mystère ; on se regarde…Impossible de comprendre. Vers 10 h il faut encore déloger !……..
Nous traversons au galop le camp, et sans arrêt. Puis par Vadenay, où nous trouvons les gens affolés en train de déménager. (Pain, poules) Nous arrivons à Saint Etienne –au-Temple (195 h) à midi. Nous mettons en batterie toujours pour retarder l’ennemi dans sa marche ‘trop rapide’ et y rencontrons de nombreuses troupes (cuirassiers, chasseurs, cycliste, etc.)
On nous dit qu’une division de cavalerie allemande est égarée dans la région.
Après y avoir bien employé l’après midi (vin trop cher !.. et nous être bien soignés), nous changeons de position en nous portant 2 km au sud. Il est 6 h du soir. Nous faisons un peu de café. Nous nous préparons à aller nous reposer quand à 9 h nous recevons l’ordre de partir. Les boches bombardaient déjà Saint Etienne et un bataillon du 107e d’infanterie qui passe tout essoufflé a failli être fait prisonnier à un km de Saint Etienne !… On saute sur nos caissons. Nous prenons cette belle route de Chalons qui nous favorise la marche.
A 11 h nous traversons Chalons Sur Marne (27 800 h). Le bruit du roulement de nos pièces réveille tous les habitants, les fenêtres s’ éclairent des têtes égarées s’approchent ; comme nous, ils vivent dans un mystère !… Ils nous pressent de questions : D’où venez vous ? Où allez vous ?

Vendredi 4. Nous sommes toujours sur la route. Nous arrivons enfin à Pogny (617 h) à 2 h du matin. (Nous sommes debout depuis la veille 1 h du matin !)
Nous faisons un autre café et à 3 h ½ nous allons nous reposer dans une grange d’où sortent des fantassins de Cahors (17e corps).
Réveil 6 h ½. On se nettoie et l’on attend. Nous assistons vers 10 h à un défilé émouvant d’émigrés, ils sont au moins 1000. Où vont-ils ?… Devant eux ?…
Après nous être partagé une boite de ‘singe’, nous quittons à 11 h Pogny pour Aulnay (125 h) où nous mettons en batterie. Nous trouvons tous ces pays déserts, plus un seul habitant. Nous étions là auprès d’un château. Je m’installe dans une des nombreuses charmilles ; j’en profite pour écrire de nombreuses lettres.
A 8 h nous quittons nos positions pour venir coucher dans un bois de pins sur les bords de la grande route de Chalons à Vitry, aux environs de Soulanges (219 h). Il fait bon, sur quelques gerbes de paille nous dormons très bien.

Samedi 5. Réveil 1 h du matin ! Nous étions si bien !… Départ pour Somsois (458 h ), laissant Vitry à 1,500 km à gauche nous longeons toujours la route nationale vers Bussy aux bois. A 9 h du matin, nous avons un arrêt qui me procure la grande satisfaction de rencontrer F. Peyrebrune. On s’empresse de trinquer, nous causons de Brive, des amis…
Durant cet arrêt, tout le 52e artillerie défile devant nous ainsi que le 21e chasseur (une partie). J’y vois les maréchaux et quelques amis.
A 10 h nous continuons notre route. Durant ce grand parcours, j’admire tous les villages que nous traversons, bâtis entièrement en bois (écoles, maisons, granges). J’ai trouvé également une ferme qui me cède du bon vin vieux à 1 fr. le litre. Arrivée à l’étape à 11 h . Nous nous préparons un bon déjeuner, la soirée se passe à attendre les ordres. (Nous nous permettons d’en donner quelques unes (ndx : bouteilles) à notre Maréchal des Logis Bost).
Beau soleil, jeu de quilles sur l’eau. (bouteilles)

Dimanche 6. Réveil à 3 h du matin. Nous avions déjà profité d’un bon somme dans une grange voisine du campement avec notre chef Machenot. A 5 h du matin, nous mettions en batterie aux environs de Les Rivières Henruel (134 h ). Nous déjeunons à 8 h .
L’ennemi nous est signalé . A 9 h commence la canonnade. Elle se poursuit sans arrêt jusqu’au soir à 8 h ½ ; à 9 h ½ du soir nous ramassions encore nos blessés. La 1re perd le Maréchal des Logis de Beauvais, nous autres 2 canonniers.
La 9e batterie à 9 morts et quelques blessés, un seul coup d’obus en a tué 4 parmi lesquels le pauvre Julien Soubrenie d’ Allassac.
A 10 h ½ nous campions au village des Rivières (ravitaillement de vin, lapins…) . Quel Dimanche !…
J’avais reçu la veille de Jeanne un extrait d’un article de Lavedan (Illustration du 8 Août) « Dimanche midi à Saint Pierre de Chaillot » !!…..
Lundi 7. Réveil 3 h , nous reprenons la même position. A 4 h commence le lancement de la mitraille jusqu’au soir. Un obus ennemi tue 3 chevaux à la fois. Les hommes sont indemnes. Durant la journée, les avions allemands nous on fait changer 3 4 fois de place.
Le soir, avec quelques réserves de la veille, bon repas. Repos à 11 h.

Mardi 8 . Réveil à 4 h . Nous reprenons aussitôt les mêmes positions de la veille, mais en arrivant, quelle surprise : nos fantassins sont déjà aux prises avec leurs mitrailleuses. Ils ont, paraît-il, été surpris endormis par les avants-postes ennemis qui leur ont infligé des pertes sérieuses. Nous sommes rapidement en batterie.
Nos batteries ont du gravement les endommager : ayant commencé nos tirs à 1 800 m, nous les terminons le soir à 6 500 mètres…
A 9 h du soir, l’échelon rejoint son poste, mais les pièces de tir restent à leur place, tirant toute la nuit, montrant à l’ennemi que nous y sommes toujours… Pendant ce temps, les fantassins reprennent leur position.
Le soir, avant d’aller nous coucher, nous avions déniché une bonne maison pour passer nos nuits un peu plus agréablement qu’en pleins champs .

Mercredi 9. Réveil 4 h . Comme durant la nuit, tout ce jour une grêle d’obus s’abat de part et d’autre. Triste journée pour notre batterie : Nous avons 10 blessées parmi lesquels notre Maréchal des Logis.
A 11 h du matin on enterrait Chizan, Sous-lieutenant, le soir le Commandant de Castellanne commandant le 300e d’infanterie. Encore une de nos pénibles journées….. Repos 10 h .

Jeudi 10. Toujours réveil 4 h . Toujours sur le qui-vive, mais plus de recul.
Avant notre départ pour nos positions habituelles, le Lieutenant Castel nous annonce qu’on nous a notifié l’ordre d’arrêter la retraite.
Vaincre ou mourir, ne plus reculer.
Il nous apprend aussi que l’ Autriche est pour ainsi dire anéantie.
Rien de la matinée ; nos pièces ne retirent qu’à midi, par contre il y avait un attaque de fantassins, et dès 1 h commence le triste cortège des blessés.
Il paraît que le Colonel Dubois (de Tulle) du 126e faisant fonction de Général de Brigade est blessé.
Un bataillon du 326e vient renforcer nos lignes. Dans le cortège, je rencontre Romain, Roche, Fournet.
A 8 h du soir, réception d’hommes et de chevaux du dépôt de Périgueux. A 9 h ½ repos.
(J’ai vécu toute la semaine avec Simon comme voisin)

Vendredi 11. Réveil 5 h . Toute la nuit fusillade et canonnade. I l y a eu plusieurs charges d’infanterie.
Dès le rassemblement, nous apprenons, avec quelle joie ! que l’ennemi est en déroute. A 11 h, en effet, nous recevons l’ordre d’avancer. Nous quittons hâtivement les Rivières-Henruel que nous habitions depuis 5 jours ½ .
Quelle semaine !
La semaine des Victoires.
La semaine de la Marne.
Elle restera des plus mémorables dans l’histoire………..

Dès nos premiers pas, nous voyons le champ de bataille. Des cadavres en masse dans les fossés, dans les champs, dans les collines.
Arrivés à Chatel-Raould (215 h) nous trouvons toutes les maisons bombardées ; dans une, où les boches mangeaient, ils sont 10 étendus autour de la table. (Ils mangeaient du cochon)
L’église présente une grande brèche qui montre jusqu’où va la barbarie Allemande, jusqu’aux caveaux qui ont reçu les obus ! Quel spectacle hideux !…
Nous faisons halte à côté de Courdemange où s’est livrée la plus grande bataille sur le M. Morey : 1200 cadavres au moins jonchent le sol.
Arrivés près d’ Huiron (265 h) nouvelle halte. Nous en profitons avec Julo, Tixier, voir les ruines de cette commune de laquelle il ne reste qu’une maison. Toutes les autres sont incendiées. Je prends là le casque du cadavre d’un homme des plus robustes de sa race.
Nous visitons la maison non incendiée où nous trouvons encore un pot de confitures. Continuant notre pèlerinage au milieu de tous ces animaux calcinés, tous ces débris qui nous déchirent. Nous apercevons dans une petite étable que les flammes avaient évité une vieille ! On s’approche. Quel récit :
Elle était restée seule du village à l’approche de l’ennemi et s’était cachée à l’extrémité d’une sombre cave. Ses fils s’étaient enfuis. Elle est restée là 4 jours sans voir la lumière. Elle a, nous dit-elle, 82 ans. Elle pleure, et ne sait que nous dire ou nous demander : « Ils ne reviendront pas ? » Nous la rassurons, la quittons toute émue.
Sa maison a brûlé sur elle, elle a entendu le bruit de tous les obus anéantissant son village, et quelle vision à sa sortie ! Pauvre vieille !
Nous allons coucher à 200 m de Glannes (238 h). Ce village a été épargné des flammes. Nous sommes en pleins champs, la pluie n’a cessé de tomber. Quelle maudite nuit !

Samedi 12. Réveil 4 h . (Si je puis employer le mot ‘réveil’ ! : nous étions sous la voiture sans avoir pu fermer l’œil). Mais à 4 h , autorisation d’allumer du feu (Escande), nous faisons trois marmites de café, soit ¾ de litre chacun. Cela nous réchauffe un peu.
Départ à 6 h pour Blacy où nous traversons la Marne (route qui traverse la rivière avec passerelle pour piétons) et son canal. Puis Lisse (208 h), sœur d’ Huiron, pauvres communes au ¾ incendiées. Une seule famille est restée dans le village, le père, la mère et les trois enfants. Leur maison est détruite, et celles qui restent ne sont que de pauvres chaumes.
Puis par Bassu, Vanault-le-Chatel où nous rencontrons 30 allemands blessés laissés par les leurs dans leur fuite rapide.
Notre courage se ranime, nous sentons que l’heure de la revanche commence à sonner, nous trouvons même que nous ne marchons pas assez vite, nous voudrions courir à leur poursuite.
Nous arrivons à 8 h du soir, sous la pluie, à Bussy le Repos (235 h). Il mérite bien ce nom, car, grâce à ses granges évitées de la rage ennemie, nous avons bien dormi. (étable à brebis) Mais dehors, quel orage ! Combien ont du en souffrir ! Il y a là des régiments de tout corps.

Dimanche 13. Réveil 4 h . Départ qu’à 7 h pour Somme-Yevre, Varimont, où nous rencontrons quelques rares rescapés qui ont eu le courage de rester. Ils nous racontent leur misère : tout est pillé.
A midi nous traversons Herpont (288 h) complètement incendié. Pas un habitant n’a pu être témoin du sinistre. Pauvres gens ! Arrivée à Auve (397 h) même spectacle, pas une maison debout. Détail émouvant : une femme est carbonisée dans le chœur de l’église, la seule qui peut-être aurait pu raconter l’heure du début et de la fin du sinistre.
Il est 5 h du soir, l’ennemi s’est-il arrêté dans sa fuite ? D’ici nous entendons les coups de nos canons. C’est sans doute le 21e qui tire.
A 6 h du soir nous arrivons à Somme Bionne (121 h) où la population nous fait un bon accueil. L’ennemi était là à 1 h , il n’a pas eu le temps de leur faire aucun mal. Ils ont pourtant fusillé deux hommes qui leur avaient été impolis.
Nous dînons sommairement et couchons dans une grange.

Samedi 14. Réveil 6 h . Il fait beau. Après un bon déjeuner, départ à midi. Il paraît que le 17e corps qui est devant nous est aux prises avec l’ennemi.
A 1 h, nous traversons Somme Tourbe (175 h) : Tout est détruit, y compris l’église. Nous causons avec un marchand de vin ‘qui craint pour sa réputation à venir’ car seul il est resté au pays, il a logé les officiers ennemis, leur a fait si bon accueil que seule sa maison a été épargnée.
A 9 h nous arrivons à Saint Jean sur Tourbe (214 h) en partie détruit. Sans manger, nous nous glissons dans une grange dont un pan est abattu ! Mais il pleut, on est très heureux d’avoir cet abri.
Tout le jour nous avons entendu le canon, et l’après midi nous avons croisé des blessés du 17e corps.

Mardi 15. Réveil 6 h . Couché dans le foin, j’écris de nombreuses lettres. Puis repos. J’en avais besoin. Grande lessive !
Le soir, Bonnand dîne avec nous. Toute la journée, nous entendions une canonnade continue. Que s’est-il passé ?

Mercredi 16. Après avoir vécu une nuit comme la veille, nous quittons Saint Jean à 7 h du matin pour Somme Suippes (557 h) sauvé des flammes pour Suippes (2 670 h) où nous arrivons à midi, ville qui me laisse une bonne impression, très coquette, elle paraît même très riche.
Un magnifique château aux initiales L.A. bâti a l’entrée de la ville nous montre que l’ennemi n’a pas ménagé cette ville : il est à moitié brûlé.
Nous longeons le quai de l’ Arquebuse maintenant une eau stagnante, et nous prenons position dans un champ unique en étendue (plaine). Nous y trouvons 3 régiments d’artillerie déjà occupés à tirer (17e corps). Arrivent ensuite les 21e et 52e d’artillerie.
Ces 6 régiments tirent presque tout le jour. Quelles salves !
A 8 h du soir, alors qu’on allait tremper la soupe, ordre de partir (pauvres frites !) et sans murmures, avec une infanterie qui retarde notre marche, nous arrivons à demi trempés à Saint Remy sur Bussy (329 h) à 2 h du matin ! (6 h pour faire en voiture 10 km) (ndx : voiture à cheval, bien entendu…)

Jeudi 17. Réveil 6 h. Départ aussitôt pour venir nous mettre en position aux environs de La Croix en Champs (100 h ?) En traversant ce petit pays, je rencontre vers 10 h pour la première fois Emile Pestourie, le conducteur de l’auto de Monsieur Coulié, le docteur Lafon, Lapeyre de Malpeyre.
Après avoir passé une journée sans tirer, nous partons à 7 h sous une pluie battante par des chemins impraticables….
La batterie y laisse 6 chevaux. Du terrain marneux par excellence, glissant, et par endroits des ornières de 20 cm.
Nous avons bien fait au moins 10 km de la sorte avant de rejoindre la grande route, la pluie tombe et le vent souffle ! Ce dernier est si glacial que nous descendons des coffres, des caissons, pour marcher à pied, et par Somme-Suippes et Suippes nous campons dans un champ entre cette ville et la Jonchery où nous arrivons

Vendredi 18 à 1 h du matin. Les chevaux restent attelés, nous abattons des sapins et essayons de faire du feu, mais impossible, il pleut toujours. Quelle triste nuit ! La plus mauvaise que nous ayons passé depuis le début de la guerre !… Oh quelle nuit piétinant dans la boue !… Enfin l’aube apparaît, la pluie s’arrête. J’en profite pour me changer, en plein air, à 6 h du matin.
Nous faisons un peu de café. A 7 h nous quittons ce champ maudit pour le camp de Chalons où nous nous installons à 9 h ½. Là, le Lieutenant Nicoleau commandant l’échelon nous conseille de faire de bonnes cahutes, risquant de séjourner là quelques jours. Quel soulagement !
Cette expression nous ranime, nous réchauffe, car nous étions encore sous les effets de la nuit !
Sitôt la soupe, nous nous mettons à l’œuvre : Avec Clerfeuille et Audoin nous nous en construisons une spéciale, unique. Dans la promenade de la soirée, nous trouvons des matelas laissés pêle-mêle par les allemands aux environs du camp. Quelles bonnes couchettes ils nous procurent !
La batterie tire depuis son arrivée sur le village de Saint Hilaire le Grand (480 h) pour en déloger les allemands.

Samedi 19. Réveil 6 h . Nous entendons vers 8 h une fusillade d’infanterie qui se continue jusqu’à 10 h . Repos complet jusqu’au coucher à 9 h du soir.

Dimanche 20. La pluie nous réveille vers 3 h du matin. Notre cahute est bien de toute solidité, construite en sapin de 8 à 10 cm de diamètre, mais malheureusement, la couverture de branches n’est pas imperméable. Nous nous levons et attendons le jour autour d’un bon feu, car là, nous trouvons des sapins secs.
Dès que le jour apparaît, nous allons dans le baraquement du camp chercher quelques planches. Nous avons la bonne fortune d’y trouver du ‘carton cuir’. Quelle bonne aubaine ! Nous voilà abrités de l’eau, du froid, du vent !
Le soir, nous chassons les lapins, lesquels nous permettent de faire un bon repas.

Lundi 21. La bataille continue toujours autour de Saint Hilaire. Arrivée d’hommes et de chevaux du dépôt. Beau temps.

Mardi 22. J’ai le plaisir d’aller déjeuner à Mourmelon-le-Grand (5 000 h) en compagnie d’ Avril et Clavier. Quel plaisir de nous retrouver à table d’hôte (hôtel de l’ Europe) . Nous faisons quelques emplettes et rentrons à notre campement à 2 h du soir. Je termine la soirée à écrire.

Mercredi 23. Mourmelon n’est qu’à 2 km 500 de notre campement. Belle promenade. A 11 h , avec Avril, nous étions installés au même hôtel. Nous rapportons de bonnes bouteilles de Cognac, de Bénédictine, De Rhum, etc. Grand repas. Retour à trois heures.

Jeudi 24, Vendredi 25. Attaque durant la nuit de mercredi à jeudi. Nous chassons le lapin tout ce jour, sans rien d’anormal. La batterie tire de temps à autres quelques coups toujours sur Saint Hilaire où les allemands sont admirablement bien fortifiés. (Voir le bulletin des armées).

Samedi 26. A notre réveil à 6 h , je trouve quelques Brivistes présentant des chevaux, arrivés du dépôt durant la nuit, Crémon d’ Eyras, Lacoste, Simon de Brive. Comme ils repartent pour Périgueux, je remets, après avoir discuté ( ? poss. Ndx) ensemble, le casque d’ Huiron au compagnon Simon pour qu’il le remette en reconnaissance à nos amis Daunats, Carrossiers à Périgueux.
A midi, je reviens à Mourmelon. Retour à 4 h. A 6 h, Nous recevons l’ordre de quitter nos positions pour avancer de 2 km environ. Départ 9 h du soir, arrivée dans un autre bois de pins à 10 h du soir. Toute la batterie reste là, caissons et canons sont côte à côte.
Notre position est critique, le Capitaine nous dit que l’ennemi peut nous trouver facilement, qu’il nous conseille de creuser des souterrains ou bien des cahutes pour nous protéger des obus.
Aussitôt nos canons et caissons en batterie, nous nous mettons à l’œuvre. Le Lieutenant Coussieux (Frère de l’oculiste de Brive), affecté depuis peu à l’échelon, dirige nos travaux.
Nous creusons une fosse de 3 m de long, 1 m de large, et 1 m de profondeur. Pendant que Clerfeuille, Delpeut, Fonteneau, creusent, j’abat des sapins de 15 cm de diamètre qui nous servirons à la fois de plafond et à soutenir les 3 m3 de cailloux que nous extrayons de ce terrier calcaire. A 9 h du matin nous sommes à 60 cm de profondeur.
Les arbres sont prêts. Nous sommes si lassés que nous ne pouvons descendre plus bas. Nous mettons provisoirement la travée en place, nous couvrons de même et nous nous couchons. Que de cauchemars !….

Dimanche 27. Dès le réveil nous nous remettons à l’ouvrage. Vers 8 h ½ notre demeure était terminée. Nous déjeunons à 10 h.
L’ après midi, nous allons faire un tour à ‘la Ferme Saint Hilaire’ que nous trouvons entièrement bombardée par l’ennemi. (Ferme servant de dépôt de remonte des Chasseurs). On use de la grande pompe… De retour à 4 h , je me met à écrire.
A 5 h arrive M. Escande, Lieutenant accompagnant le Commandant. Nous causons un moment ensemble.
(N. di. o. p. n. A.) !… ( ? code des Compagnons ? ndx)
Dîner 6 h. Les jours baissent. Nous n’avons pas tiré ni reçu d’obus de la journée. Après, une promenade d’une heure dans les bois où nous trouvons un grand parc de ruches ; quel élevage !
Nous nous couchons à 8 h.

Lundi 28. Réveil 6 h . Toujours beau temps. Nous tirons quelques coups vers 8 h, l’ennemi nous répond. A 11 h nous tirons à nouveau, l’ennemi nous répond aussitôt. La soirée, j’écris encore…
Repos à 8 h , à 11 h, grande attaque d’infanterie. Tout le monde sur pied ! Nous sortons précipitamment de nos refuges, l’horizon paraît enflammé, la fusillade est continue.
Les allemands lancent quelques obus lumineux, nos canons ne bougent pas. Leurs projecteurs rendent plus impressionnantes ces minutes d’angoisse, les cœurs s’étreignent en songeant à la boucherie dans la nuit qui s’accomplit. (Peut-être verrons nous un 2e Mont Moret).

Mardi 29. Minuit. La fusillade continue ; je m’approche et cause avec le Capitaine. Notre entretien dure jusqu’à 1 h. Nous faisons les cent pas dans l’allée qui longeait le bois. Durant notre causerie, il me dit : « Il faut nous abrutir à la guerre jusqu’à ce que nous les aurons complètement anéantis. »
A 2 h il y a un peu d’accalmie, à 2 h ½ nous nous recouchons.
Debout à 6 h. A 8 h, on nous signale une batterie ennemie à environ 4 500 m. De Joffre la trouve, règle son tir. Sur une observation du lieutenant, il modifie légèrement et commençant à 4 600 m par 25 m fauché jusqu’à 4 200 m, les 4 pièces tirant sans arrêt. Quelles salves !
Le tir terminé, je dis au Capitaine, car j’étais à ses côtés dès le début, : « Si chaque coup a porté, il ne doit plus rien y rester ! » Il me répond en souriant : « Nous les avons anéantis ou ils sont cuirassés ! »
Deux minutes se passent, et un obus tombe à 30 m. Il s’écrie : « Nous sommes vus, cachez-vous ! » Chacun se sauve dans sa cachette…
Nous sommes à peine à nos places qu’une grêle de mitraille s’abat exactement sur notre position, grêle qui sans arrêt dure 10 mn au moins, 10 mn qui m’ont duré 1 h , 10 mn d’angoisses indescriptibles durant lesquelles deux caissons, dont l’un à 3 m de nous, sautaient.
Pour la première fois j’avais le trac, j’étais blême, tout tremblait autour de nous.
Accalmie. Je sors. Quel affreux spectacle ! Les arbres sont abattus ou déchiquetés. Dans cette fumée noire, épaisse, asphyxiante, j’aperçois le Capitaine qui court comme affolé. Je vais à son secours, Barreige arrive en même temps. Sa figure est couverte de poussière. « Qu’avez-vous ? » lui demandons nous.
Il nous répond avec une volonté et un courage inouï : « Ils ne m’ont crevé qu’un œil, mais ils m’en ont laissé un. Avec l’autre, on pourra encore faire de la bonne besogne. »
Il nous prie d’aller voir le Lieutenant Castel. Ce courageux est là, étendu dans sa tranchée, (située à 10 m de notre fosse qui a failli nous servir de tombeau !), le crâne enlevé, mort. J’ai pleuré !
Trois autres canonniers sont ensevelis dans leur tranchée. On les dégage rapidement. Un seul, Durand, est blessé, le Sergent Chef légèrement contusionné, l’autre indemne, ce sont de véritables rescapés…
Nous courrons, nous allons tous, ébahis comme des égarés, au milieu de ces décombres. Après ¼ d’heure de cette terrible vie, nous nous ressaisissons, nous ramassons nos affaires, et Clerfeuille abat un cheval qui est aux ¾ déchiqueté et qui est debout quand même. Trois autres sont à ses côtés étendus morts : vision lugubre.
Nous nous dirigeons aux avants-trains cachés dans un bois à 500 m de là. Repos le reste de la journée, mais quel repos ? Quelle journée ?…Nous couchons dans le bois sous les avants-trains. Il fait beau…

Mercredi 30. Réveil 1 h pour aller chercher les canons et les caissons abandonnés la veille.
Les pièces de tir prennent une nouvelle position au sud de celle si malheureuse d’hier. L’échelon s’installe dans un grand bois 2 km au sud, où nous construisons une nouvelle cahute en sapin. Nous avions eu soin de porter notre carton !
Je pense toujours aux cruelles visions de la veille.

OCTOBRE

C’ est par Jeudi 1er que nous commençons le 3e mois de la guerre. Nous réserve-t-il une victoire et des jours moins pénibles que Septembre ? Tout croyant prie pour cela.
Rien de particulier à signaler de la journée.

Vendredi 2. Que de tristes souvenirs nous rappellent ces 2 !… Aujourd’hui, pour m’en écarter un peu la pensée, par une coïncidence rare, je reçois diverses lettres de ma Jeannette qui me réconfortent.
Rien de particulier.

Samedi 3 . Réveil 6 h. Il y a de la gelée blanche. Il a fait froid. Heureusement, nous ne nous en apercevons qu’à notre réveil, autrement dit, nous avons bien dormi.
A 10 h arrivent des chevaux du 49e (Poitiers). Un Sous officier achète un képi d’alboche 20 frs et quelques autres souvenirs de guerre qu’il paye fort cher.
Le soi, avec Audoin, nous allons visiter et veiller avec le 2e groupe. Bonne veillée, grand feu.

Dimanche 4. A 7 h nous changeons de position. Nous venons nous installer dans un bois plus touffu à 500 m et à 100 m des positions que nous avions prises le 18 Septembre. Comme le 18 Septembre, le Lieutenant Nicoleau nous conseille de faire de solides cachettes !… Que se prépare-t-il ? L’avenir nous l’apprendra…
Dès notre arrivée vers 8 h, nous nous mettons courageusement à l’ouvrage. Après déjeuner, vers 11 h, nous allons rendre visite à Clerfeuille au Fort Saint Hilaire où nous prenons un bon verre de Bénédictine, et le soir, nous terminons notre royal…château.
Jamais depuis le 6 Août nous ne nous sommes si bien abrités !

Lundi 5. Je me décide à apprendre à monter à cheval. Ecole de 9 h à 10 h. Le soir, chasse.

Mardi 6. Rien d’anormal. La batterie tire quelques coups de canon.
Je fais le croquis de notre demeure que j’adresse à ma fiancée et à Vedrenne.

Mercredi 7. Je vais à cheval aux baraquements de Mourmelon où le 326e se trouve au repos venant des tranchées.
J’y rencontre Romain, Treuil, Buissonie, Breuil, Sage, Gibert, ainsi que quelques autres Brivistes. Belle matinée. Le soir à Mourmelon.

Jeudi 8. Retour aux baraquements. Je croise Roche, Barethie, Gounet.
Le centre ne bouge plus.

Vendredi 9. Nous venions à peine de terminer un magnifique parterre devant notre logis, que , vers 10 h, arrive un Brigadier de la 2e batterie, nous chercher pour aider à soigner les blessés de sa batterie.
Nous courrons et nous trouvons 6 blessés dont trois grièvement, 12 chevaux blessés.
Une heure après, un obus tombe dans une tranchée, y met deux Maréchaux des Logis en bouillie…
Le soir, une carte d’ Antonin m’apprend qu’il sera peut-être au camp sous peu, qu’il sera probablement désigné pour accompagner un wagon de munitions. Quelle surprise !

Samedi 10. Je vais à Chalons à 11 h, nous déjeunons à l’ ‘Hôtel du Commerce’, même foie qu’il y a 20 jours à Mourmelon !
Nous faisons quelques emplette, à 6 h retour au camp.
Bonne journée, j’ai vécu.

Dimanche 11. Réveil 6 h ½. Après ma toilette, je me met immédiatement à écrire. A 9 h, surprise ! François arrive en vélo m’annoncer qu’ Antonin m’attend à Mourmelon. (Détail : je cachetais sa lettre !) Quel saut ! Je fais seller un cheval et galope à sa rencontre. Quelle minute !…
Il vient déjeuner avec nous au camp. A midi nous allons au Fort en compagnie d’ Audoin voir Clerfeuille et boire une bonne ‘Bénédictine’. Hasard : Romain vient nous y trouver. Retour au camp à 4 h.
A 5 h nous étions aux cantonnements du 326e où nous rencontrons Breuil. Tous trois nous accompagnons Antonin jusqu’à la Pyramide où une fourragère l’emmène à Bouy…
Quelle inoubliable journée, impossible à décrire !

Du Lundi 12 au Samedi 17 rien de trop saillant à signaler. Les matins je suis allé de temps à autre en promenade ‘au vin’, c’est une véritable semaine de philosophe qui vient de s’écouler…
Sauf quelques soirées, ainsi que pendant la semaine précédente, où de bruyantes attaques de nuit de 8 h à 10 h, de 11 h à 12 h, ou de minuit à 3 h, nous ont fait lever.
Théophile Chabut arrive du dépôt.

Dimanche 18. Nous allons déjeuner à Mourmelon.

Du Lundi 19 au Vendredi 23. Aucun fait marquant. Quelques nouvelles attaques de nuit.
Le froid commence à se faire sentir. A noter une promenade quotidienne de 6 h ½ à 8 h du soir quant il ne pleut pas.
A 4 h ½, corvées à Mourmelon : Vin, pain, liqueurs.

Samedi 24. Les fantassins partent. Le bruit court que nous allons les suivre. Où ? Mystère !…
Le soir, nous terminons avec Clerfeuille, Avril et Ponthier la semaine par un bon dîner chez Mr Barat, pâtissier. Retour au camp à 11 h. La pluie qui nous accompagnait au début s’arrête à mi-chemin. Nous en profitons pour bien sceller une fraternité de guerriers intimes par un serment !…

Dimanche 25. Préparatifs tout le jour, on déloge.
A 11 h du soir, départ. Arrivée

Lundi 26. à 3 h du matin dans un magnifique bois de pins aux environs de Sept-Saulx (300 h) où j’apprend officiellement qu’ Antonin est à Brive !…
Là encore, toujours avec le carton, nous faisons une convenable demeure.
Le soir, Emile Pestourie (il couche avec nous) vient s’installer avec des canons de 90 à 150 m de nous. Quelle joie !

Mardi 27. Réveil 6 h. il a plu toute la nuit, mais grâce à notre belle cachette, toujours couverte en carton, nous ne l’avons point sentie.
Vers 4 h du soir, un avion allemand vient sur nos positions. Un avion français arrive à l’horizon pour le chasser. Au lieu de se sauver, l’avion allemand se dirige sur l’avion français dès que celui-ci paraît être à 3 km du 1er . Quel choc dans les airs ?… Quelle émotion !…
Mais, arrivé à 1 km (à vue d’œil) l’un de l’autre, l’avion ennemi tourne à gauche et fuit.
A 6 h je vois Peyrebrune qui me raconte le beau geste de Dulmet : Maréchal des logis, agent de liaison du 34e et 126e , en compagnie de 10 volontaires, ont porté 1 kg 700 chacun de mélinite (explosifs ndx) dans les tranchées allemandes.

Mercredi 28. Bonne matinée. Je reçois le passe-montagne que m’a confectionné Jeanne.
Le soir, beau temps. Je fais collation en compagnie de François Peyrebrune et Emile Pestourie sous un pin près de la cachette.

Jeudi 29. Je reçois des friandises d’ Antonin. Je fais quelques lettres.

Vendredi 30. Réveillé par la canonnade. Salve d’artillerie sans arrêt jusqu’à 5 h du soir.
A midi, je vais en compagnie de T. Chabut, Pestourie, voir Sipanis à une batterie de 90 à 2 km de la notre.
Le soir, à Sept-Saulx, comme apéritif, je bois avec François et Clerfeuille un bol de lait…

Samedi 31. Veille de Toussaint. Réveil 6 h. Déjeuner comme depuis Mardi au chocolat au lait.
Je vais faire à cheval quelques emplettes aux Petites Loges à 2 km 500 du cantonnement. Dès mon retour, je met ce carnet à jour. J’écris quelques lettres.
A 8 h du soir, nous buvons une bouteille de champagne en l’honneur d’ Octobre qui nous a manifesté une assez grande sympathie ! Emile Pestourie, Chanat, Migoin sont de la partie.
J’ai reçu ce matin la carte n° 24 de Jeanne.

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Le narratif le plus sain est l’histoire de famille oscilllante

juin 25th, 2013 by bruno boutot

J’ai retrouvé la citation qui m’avait inspiré au départ. En cliquant, on voit l’original.

On a eu des hauts et des bas mais, quoi qu’il arrive, on est toujours restés une famille unie.
Les enfants qui ont le plus confiance en eux-mêmes sont ceux qui savent qu’ils appartiennent à quelque chose de plus grand qu’eux.

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Pilotage en français

mai 8th, 2013 by bruno boutot

Sur la suggestion de Xavier, j’ai demandé à mon ami Philippe de changer toute la navigation du site (commandes, etc) de l’anglais au français. C’est maintenant fait. Merci Xavier, merci Philippe!

Tant qu’à faire, j’ai aussi créé une nouvelle catégorie « Mécanique » sur le fonctionnement du site: questions, suggestions, mode d’emploi. Au fur et à mesure qu’il y aura des questions et des réponses qui peuvent servir à tous, on les ajoutera dans la page « Mode d’emploi ».

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Lettre de Jean-Marie pour le mariage de Gilles Bouyer (Rousselot)

mai 1st, 2013 by bruno boutot

Brive-la-Gaillarde
le 8 juin 1970

Chers cousins,

Toute la famille on a été plo contents de savoir qu’il y allait avoir de la noce chez ça vôtre.
Le Martin qui a le certificat, il nous a aidé à lire votre belle lettre, si bien tournée, même que il y a beaucoup de papier perdu, mais ne vous inquiétez pas, la Cati elle a dit que sa servira toujours.

La Cati, elle est ségure que la petite que Gilles il va marier, c’est celle qui était venue en par chez ça nôtre l’été passé. Elle avait bien bonne façon, et votre drolle sera, comme ça bien abiné que vous devez être bien contents.

Donc on se prépare pour venir manger noce avec vous autres. La Cati, elle voulait profiter des Foires Franches pour m’acheter sur la Guierle une belouse neuve. Mais moi je trouve que ma belle que je mets juste pour la Foire des Rois et pour celle du Mercredi Saint, elle est plo convenable, elle aura qu’à la laver bien propre et une fois bien repassée, elle sera comme neuve (la belouse pas la Cati, pardi!).

Si je l’avais écoutée pour la dépense, elle était capable de se vouloir un caraco neuf, alors qu’elle rentre encore bien dans celui de la Communion de la Isabelle et de la Marie-Fleur, même qu’elle y est bien fière, que les voisines se retournaient toutes sur elle et que depuis on l’a bien gardé des mites (le caraco).

Mes souliers vernis, ils me  font un peu serré, et votre campagne elle m’a l’air un peu loin de la gare, mais la Cati elle a dit que le Antoine il avait dit que il y aura des char-à-bancs. Que si j’ai trop mal la cousine Simone elle me fera bien une petite place, même que j’espère bien que j’abimerai pas son beau capelou.

La besogne, pôvre, elle doit pas vous manquer, mais le Laurent il doit être de bon service, il fera un beau contre-novi. Et la Christine que la Cati l’a trouvée belle plante et tout, tenez, la dernière fois qu’elle est vengude au pays, ségure qu’elle aidera bien sa maman à la cuisine ce jour-là même que bientôt elle sera bonne à marier.

Même que si quelques oeufs pourraient vous faire plaisir, la Cati elle a dit que ça fait pas rien, on prendra le grand cabas, mais que cette fois on mettra de la bale d’avoine pour en casser moins.

Allez je vous quitte que le papier arrive au bout, et que vous avez sûrement autre chose à faire que de me lire tout du long et que la Cati elle me dit que c’est l’heure où les bêtes dorment, que je ferais bien d’aller me coucher.

On vous embrasse et on vous dit à bientôt, et oubliez pas les (respet) (res) bien des choses à la Manoune,
votre cousin affectionné
Jean-Marie

(posté par Isa: je vais remplacer ma signature par la sienne dès que.)

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Procès à Prudhomat en 1816

février 15th, 2010 by xavier

Histoire du procès entre Marie-Anne Rougié épouse Déchamps et Pierre Mazot.

Pourtant, cela avait bien commencé. En effet, Marie-Anne Rougié, de Reingues, avait épousé en justes noces Jean Pierre Déchamps de Bonneviole, le 16 novembre 1785.

Comme de coutume à l’époque, entre gens ayant du bien, un contrat de mariage fut passé, dans lequel Marie-Anne donnait tout pouvoir à son mari et à son beau-père dans la gestion de sa dot, mais « à la charge, toutefois, de les lui reconnaitre sur leurs biens », c’est-à-dire d’en être garant. Cette dot était composée d’argent et de terres.

Le père et le fils usèrent de leur droit, puisqu’en plus d’utiliser l’argent, ils vendirent à Pierre Mazot, demeurant au lieu-dit Dastorgues de Prudhomat, une terre « dans le terrement de Raget au Castagnol », le 24 octobre 1804.

Seulement, voilà : Marie-Anne n’était pas une femme soumise et avait du caractère. C’est pourquoi, après plus de 25 ans de mariage, elle demanda et obtint la séparation de biens de son mari, déclarée le 21 septembre 1811 par un jugement, scandaleux pour l’époque, qui obligeait son mari à la rembourser de la totalité de sa dot. (Il est possible que la vente de ce terrain fût l’élément déclencheur de sa démarche).

Et c’est là que les choses se compliquent, car tout l’argent avait été dépensé, et les biens de son mari ne représentaient qu’un peu plus de la moitié du montant de sa dot.

Après un autre jugement, du 19 décembre 1811, elle prit possession des biens de son mari « à charge pour elle d’en employer le produit à la nourriture tant d’elle et de ses enfants que de son mari ». Autrement dit, l’autorité changeait de camp, et elle devenait la patronne.

Mais cela ne lui suffit pas, et elle essaya de récupérer  la terre que son mari et son beau-père avaient vendue au sieur Mazot. Elle intenta donc un procès à ce dernier.

Le pauvre Pierre Mazot n’y comprenait rien : il avait acquis cette terre très régulièrement et ne comprenait pas qu’on voulut la lui reprendre, disant qu’il fallait, puisqu’il y avait litige, se retourner contre ceux qui lui avaient vendu le bien en question, c’est-à-dire les Déchamps père et fils. Il est remarquable de voir qu’en cette circonstance, il était soutenu par Maître Bruno Rougié, notaire à Reingues et devant qui l’acte de vente avait été signé, le propre frère de Marie-Anne.

Le jugement rendu fut très clair : si dans l’ancien droit (royal), elle aurait pu avoir gain de cause, le nouveau droit (le code Napoléon) ne le permettait plus. Elle pouvait vendre les terres de son mari, mais ne pouvait récupérer celles qui avaient été vendues.

Pendant tout le temps que dura le procès, de début 1813 à fin 1816, Napoléon revenait de la campagne de Russie, était obligé d’abdiquer et était exilé à l’île d’Elbe. Louis XVIII montait sur le trône. Napoléon revenait pour les Cent Jours, était battu à Waterloo, emprisonné à Sainte Hélène et Louis XVIII rétabli au pouvoir.

Comme quoi les grands événements historiques et les bouleversements politiques n’ont jamais empêché les gens de se chicaner et les tribunaux de fonctionner, ni les officiers ministériels d’être pratiques : en effet, le papier timbré pour l’enregistrement du procès porte en même temps, sur les mêmes feuilles, le cachet « Empire Français » et le cachet « Timbre Royal » ! Il n’y a pas de petites économies…

4 | Léon Chaumeil

février 14th, 2010 by xavier

C’est le mouton noir de la famille. Beau gosse, joueur invétéré, coureur de jupons, en un mot, un mauvais garçon. Mais il a toujours gardé une profonde affection pour sa mère et sa petite sœur Gabrielle, ainsi que ses 2 frères, comme en témoigne leurs lettres :

La maladie de ma chère Gabrielle m’inquiète bien plus que je ne pourrais vous le rendre, je vous prie de ne rien économiser pour la bien soigner. Ne vous bornez pas à la petite somme que je vous avais prié de prendre pour mon compte chez Mr Bouygues, ne vous gênez pas. Daignez recevoir l’argent qui pourra vous être nécessaire, c’est la plus grande jouissance que vous puissiez me procurer. (Jean Baptiste 1803)

Enfin, ma bonne maman, j’espère que la paix viendra et que les affaires reprendront un peu. En attendant vous savez que je désire que vous ne manquiez de rien tant que j’en aurai. Ainsi, chaque fois que vous en aurez besoin, faites-le moi savoir, et vous l’aurez de suite.

Je voudrais que vous m’écriviez plus souvent, au moins deux fois par mois, pour me donner de vos nouvelles. Si mon beau-frère est occupé, vous ne manquerez pas de quelqu’un qui vous fera le plaisir de vous écrire la lettre. (Jean-François 1805)

Adieu, ma très chère et respectée mère. Conservez autant qu’il dépendra de vous une santé qui, vous n’en doutez pas, est bien chère à vos enfants. Je suis le plus à plaindre, et j’espère que je parviendrai à quelque chose avec de la chance et de la conduite. Cela ne semble pouvoir pas (être difficile). Encore 2 campagnes et j’espère que je sortirai de la fange. En attendant, tranquillisez-vous, l’amitié de mes chefs rend mon sort moins à plaindre. Je suis toujours le plus soumis de vos enfants. (Léon 1805)

Né le 2 septembre 1779, Léon est le dernier garçon de la fratrie. Après la mort de son père, encouragé par la réussite de ses frères en Espagne, il décide de les rejoindre.

Grâce à son passeport, délivré le 12 floréal an 7, soit le 2 Juin 1799, nous savons qu’à presque 20 ans il mesure 1,70m, est châtain, a le visage ovale, les yeux gris-bleus, le nez bien fait et un menton pointu à fossette…

Tout d’abord, il va à Séville, chez Jean François, à l’occasion du décès de leur oncle, rentre en France, puis en 1801, il repart à Cadix chez Jean Baptiste.

En passant par Toulouse, il récupère une dette de jeu que lui devait un de ses compagnons de débauche, puis il arrive à Barcelone. Les voyages, à cette époque sont longs et incertains, comme il le raconte à sa mère dans cette lettre du 13 novembre 1801 :

Nous sommes arrivés hier au soir, après avoir essuyé bien du mauvais temps. Dans presque tout le chemin, nous n’avons cessé d’avoir la pluie sur le corps, et pour me soulager des fatigues du voyage, l’on s’empresse de m’annoncer ici que la maladie pestilentielle de Cadix a recommencé.

Le secrétaire du consul français m’a pourtant dit qu’il ne croyait pas que Cadix fut encore infectée, mais qu’il était certain que Medina Sidonia, qui est voisine, en éprouvait toutes les horreurs.

En outre, je n’ai encore pu découvrir aucun bâtiment qui fit voile pour ce pays-là.  Il est inconcevable combien les vivres sont chers en Espagne ! Ils le sont beaucoup en France, mais ce n’est à peu près que le tiers.

Je passai à Toulouse chez Madame Félix qui me fit d’abord l’objection que son fils n’était point encore arrivé, qu’elle avait payé tant de dettes, qu’elle lui avait envoyé tant d’argent, enfin, elle semblait vouloir douter de la sincérité de la dette, mais pourtant, je piquai si sensiblement son amour propre qu’elle m’acquitta le billet, et j’en avais le plus grand besoin. Mais au moyen de ça, pourvu que je ne sois pas retenu trop longtemps en cette ville, où tout est d’une cherté inconcevable, j’espère avoir de quoi arriver à Cadix, il le faut bien.

Adieu, ma chère Maman, consolez-vous, j’ose attendre que nous serons bientôt en état de vous procurer une existence moins pénible.

Pourvu que je trouve bientôt à m’embarquer, je compte arriver à ma destination à la conclusion de la paix entre l’Espagne et l’Angleterre : on l’attend de jour en jour.

A Cadix, il continue à jouer et à courir les filles, au point d’user la patience de son frère. Quand Léon, en mars 1803, perd au jeu 1 100 livres en 15 jours, soit l’équivalent de 2 ans de salaire d’un bon ouvrier, Jean Baptiste le renvoie en France, à Marseille, avec une lettre de recommandation.

C’est en vain, ma très chère mère, que je m’étais flatté que Léon tiendrait la parole qu’il m’avait donné de se mieux conduire. Il n’en a rien fait, et quoiqu’avec bien du regret, je me suis vu forcé de le renvoyer.

Lorsque je lui pardonnai toutes les folies qu’il avait faites pendant mon absence, nos conditions furent claires : je lui promis de couvrir d’un voile sa conduite passée, et de ne jamais lui en parler. Je lui demandai s’il avait des dettes, il m’assura que non. Mon intention était de les payer à condition que ce seraient les dernières. Je l’assurai en même temps que je n’avais pas l’humeur moraliste, et qu’à la première faute grave qu’il commettrait, il prendrait sur le champ le chemin de France. Le jeu, surtout, lui fut prohibé.

Il promit tout, et n’a rien tenu. Au bout de 8 jours de notre accord, la maison lui facilita les moyens de gagner environ 700 livres, qu’elle lui donna. Hé bien, il ne s’était pas encore écoulé 15 jours qu’il avait dévoré cette somme et demandait 400 livres pour faire honneur à une dette pour laquelle il était, dit-il, fort pressé.

Etonné avec trop juste raison de cette inconduite, j’ai découvert que sa passion dominante était le jeu. C’était précisément, peut-être, l’unique qu’il n’était pas en mon pouvoir de lui pardonner. Nous avons de si grands intérêts dans nos mains qu’il est de toute impossibilité que nous souffrions chez nous une personne quelconque qui se trouverait dominée de cette trop fatale passion. Quoi que j’eusse à me plaindre de ce jeune étourdi pour des raisons bien graves dont j’omettrai le détail, elles intéressent les qualités du cœur, et je déchirerais le votre en vous les référant, je n’ai pourtant pas oublié qu’il était né mon frère : il est parti pour Marseille parfaitement équipé, recommandé à mes bons amis Mrs Mourche et Viau, avec un crédit limité de 300 frs. Son intention est de se fixer dans cette ville.

Dieu veuille qu’il y réussisse, et qu’il ne revienne pas à Bretenoux où il ne peut que vous être extrêmement à charge. Si ce cas arrive, vous pourrez, pourvu toutefois qu’il l’ignore, prendre chez Mr Bouygues les sommes dont vous aurez besoin en sus des 600 livres. Je puis vous assurer que j’ai versé des larmes de sang d’être forcé de le renvoyer, il m’y a obligé et il en a toute la faute.

Jean Baptiste confirme sa décision une semaine plus tard :

Je suis désespéré qu’il n’ait pas été en mon pouvoir de ramener Léon dans le sentier du devoir. Croyez qu’il m’en a coûté bien cher à mon cœur d’être forcé de le renvoyer, mais sa conduite était vicieuse au point qu’il n’y a pas eu moyen de prendre d’autre parti. Je suis toujours son frère. Malgré tous ses écarts je ne l’abandonnerai pas, mais je crois même pour son bien qu’il n’ait pas tous ses aises et qu’il apprenne un peu à vivre. Il en sera plus sage à l’avenir.

Que s’est-il passé à Marseille ? En tout cas, plutôt que de continuer dans le commerce comme ses frères, ce qui ne l’intéresse visiblement pas, il s’engage dans l’armée, au régiment de Hanovre, où il obtient le grade de fourrier (sous officier chargé des vivres et du logement des soldats), ce qui prouve ses capacités, en dehors de ses mauvais penchants.

Il est si bien vu de son colonel que celui-ci le fait désigner pour représenter son régiment au sacre de Napoléon en 1804 :

D’après un décret impérial, il doit être envoyé par chaque régiment une petite députation à Paris pour assister au couronnement de S.M. l’empereur Napoléon et recevoir de lui de nouveaux drapeaux. Cette députation doit être prise parmi les membres de la Légion d’Honneur ou parmi les militaires les plus dignes d’y être admis. Il est dans notre régiment une quantité bien plus que suffisante de légionnaires. Je ne devais donc pas attendre… (*base de lettre déchirée. Manquent 1 mot ou 2)… à leur préjudice un jeune militaire… (*idem 1 mot ou 2) d’autres droits à un honneur semblable que la bonne intention. Néanmoins, le colonel m’a annoncé hier par l’ordre du Conseil que je devais l’accompagner à cette auguste cérémonie. En conséquence, nous partirons pour la capitale le 9 ou le 10 de vendémiaire.

Il m’est bien douloureux que l’importance de ma commission ne me permette pas de solliciter la permission d’aller embrasser ma chère mère et tous mes amis. Mais je vois avec regrets que je ne le pourrai pas.

Mais il continue à accumuler les dettes de jeu, et il les fait payer par ses frères, mais ceux-ci renâclent de plus en plus et finissent par refuser de payer autre chose que sa pension mensuelle:

Il y a quelques temps que Léon ne m’a écrit, mais je sais qu’il se porte bien par les billets qui me sont présentés. Jusqu’à présent je n’en avais refusé aucun, je les avais tous payés exactement, mais, ma foi, voyant le train dont il va, je me suis vu forcé, l’autre jour, de refuser le payement d’un (billet) de 250 livres, et de lui écrire que dorénavant, je ne payerai que les 45 livres que Baptiste et moi nous lui faisons tous les mois. Il me semble que c’est assez. Ni Baptiste, ni moi, n’en avons pas toujours eu autant. Ce n’est pas là l’embarras : s’il était raisonnable, je ne regarderais pas à 100 ni à 200 francs de plus ou de moins, mais il ne finit jamais, il lui en faut toujours plus. Il devrait pourtant savoir que je n’en ai pas plus qu’il n’en faut, et que je suis souvent aussi gêné que lui en travaillant davantage.

Alors Léon se tourne vers son beau-frère, Bruno Rougié, notaire à Reingues de Prudhomat, et lui fait parvenir un bon à payer, à prendre sur la part d’héritage qui lui venait de son père :

J’ai délivré à Mr notre quartier-maître un bon à 45 jours de date de 250 frs 60 acquittable chez L. Martinez. Mais comme j’ignorais son adresse actuelle, j’ai prié Mr le quartier-maître de vous faire donner avis de son arrivée par la personne à qui il la fait passer, ce qu’il m’a promis, et même qu’il le ferait tenir chez vous s’il lui était possible. Dans tous les cas, je vous prie de ne pas laisser déshonorer ma signature.

Cette lettre vous servira d’assurance pour la dite somme dont je vous tiendrai compte sur le principal de mon bien.

Mais Bruno Rougié se fait tirer l’oreille et ne paie que la moitié de la somme. Léon le relance et demande, en plus, une rallonge !

Mr Bidron-Grangé, notre quartier maître, m’a donné avis que vous m’aviez fait l’envoi de 120frs pour commencer l’acquittement de mon billet de 260frs60 d’après l’avis qu’il a reçu lui-même de  la personne à qui il l’avait envoyé. Il est malheureux que cette erreur me mette dans l’obligation de lui délivrer un nouvel effet en remplacement du premier qu’il avait lui-même donné en solde. Néanmoins, il a bien voulu le diviser afin de ne pas nous grever par un double remboursement trop pressé, et qui devient, d’ailleurs, trop considérable. En conséquence, je lui ai délivré deux effets, dont le 1er de 130frs60 acquittable 20 jours après sa présentation, et le 2e de 120frs, acquittable 60 jours après sa présentation, qui vous en sera également faite, ou l’avis qui vous en sera donné.

Je n’ai pas besoin de vous dire combien il est désagréable pour moi d’être forcé de tirer sur vous encore 250frs60, tandis que vous m’avez fait un envoi de 120frs, ce qui fait, au lieu de 250frs60, 370frs60. Aussitôt que j’aurai reçu votre envoi, j’attendrai votre réponse pour en disposer, malgré que je puisse l’employer utilement à mon habilleur. Néanmoins, je n’en disposerai que selon votre avis, parce que si vous ne pouviez pas acquitter le 2e bon, je vous le ferai repasser, afin que ma signature ne puisse pas (avoir) une seconde fois le désagrément d’être refusé.

J’ai l’avantage d’avoir obtenu la protection de Mr le Général Berthier dans la revue que nous venons de passer de son Excellence le Maréchal Bernadotte. Il m’a fait beaucoup de civilités et a dit ensuite à mon colonel, qui m’honore toujours de son estime, qu’il ne tarderait pas à me procurer de l’avancement. En attendant, je reste attaché à ce dernier comme secrétaire de confiance.

Mais l’armée se met en marche. L’une des forces de Napoléon, c’était la vitesse de déplacement de son armée qui déroutait complètement l’ennemi. En voici l’exemple que nous décrit Léon, depuis Munich, le 19 vendémiaire an 14, soit le 12 octobre 1805, de la bataille d’Ulm : après une marche forcée de près de 700 Km en 25 jours, mangeant peu, dormant mal, ils font 25000 prisonniers, puis 1300 de l’arrière garde ennemie, en n’ayant que 16 blessés de leur côté ! Et l’on sait que cette campagne se finira de manière éclatante par la victoire d’Austerlitz,  le 2 décembre 1805.

J’aurais bien des choses à vous dire, ma chère maman, si je vous rapportais tout ce que nous avons souffert depuis ma dernière lettre datée de Verden (Weetzen) en Hanovre.

Nous avons depuis traversé tout le pays de Hesse Cassel, Hesse Darmstadt, une grande partie de la Prusse et de la Bavière, et nous voilà arrivés dans la capitale de cette dernière sans presque aucune résistance. Nous n’avons encore presque perdu personne.

Nous avons fait environs 22 mille prisonniers du côté de Ulm, où nous nous sommes portés sur cette ville avec précipitation. L’ennemi l’avait saignée, leur arrière garde a fait une légère résistance, mais nous les avons facilement percés et avons fait 1300 prisonniers. Nous n’avons eu que 16 hommes de blessés. Les habitants de cette capitale nous traitent comme des libérateurs. Ils attendent avec impatience l’arrivée de leur prince qui avait été obligé de fuir devant les autrichiens, et ceux-ci fuient aujourd’hui avec la même facilité devant (nous).

Ils évitent toujours de combattre et s’attachent avec soin à n’avoir aucune affaire jusqu’à l’arrivée des russes, mais notre Empereur ne leur donne pas le temps de se reconnaître. Il les a encore attaqués hier avec la droite de son armée, mais nous ne connaissons pas encore le résultat de l’affaire. Si, comme il y a lieu de croire, il les a battus, nous ne tarderons pas à passer l’Inn et entrer sur leur territoire.

Nous avons, comme vous voyez, beaucoup d’avantages sur nos ennemis, jusqu’ici. Mais quelles fatigues et quelles privations ! Depuis environs 25 jours, nous faisons chaque jour des marches forcées. Continuellement la pluie forte, et toujours couchant au bivouac. Pendant 8 jours consécutifs, nous n’avons eu que 3 ou 4 onces de pain au plus.
Ces fatigues considérables nous ont couté plusieurs hommes qui, par trop de lassitude, n’ont pu suivre l’armée et sont morts d’inanition. J’ai, grâce à Dieu, assez bien résisté jusqu’à ce moment. Je n’ai encore à me plaindre que des fatigues que j’ai partagées avec mas camarades. Mais fort heureusement nous sommes biens à présent.

En attendant l’ordre d’aller en avant, (nous) recommençons nos travaux que nous avons interrompus hier seulement.
Je n’ai pas eu encore l’occasion de parler à Son Altesse Sérénissime le Prince Murat, mais j’espère que l’occasion ne tardera pas à s’offrir, et je ne veux pas la perdre : il peut me faire beaucoup de bien, d’autant que je suis sur des comptes qui lui rendront des moyens supplémentaires.

Cinq ans passent, et Léon, devenu adjudant, se retrouve avec son régiment engagé dans la guerre d’Espagne. En février 1810, il arrive devant Cadix et peut rendre visite à sa belle sœur, l’épouse de Jean Baptiste, qui s’était réfugiée, avec ses enfants, chez son père à Puerto Santa Maria, à côté de Cadix. Voici ce que Léon raconte :

Je suis arrivé ici le 5 du courant avec le général Darivaud (Rivaud) commandant l’avant-garde. J’avais demandé la permission de marcher avec la Cavalerie ce jour, afin d’arriver des premiers dans une ville où je m’attendais de trouver ma chère belle-sœur. Mes souhaits ne furent pas trompés : j’eus le plaisir de rencontrer ma chère Pepita et ses deux jolis enfants. Elle ne se doutait pas même que je faisais partie de l’armée d’Espagne, mais il n’empêcha pas qu’elle me reconnut de suite malgré ma moustache qui était fort grande, Dieu merci.

Les débris de l’armée Espagnole, qui fuyait devant nous, avaient tellement répandu l’épouvante et la terreur que presque tout ce qui a pu se sauver des villes où nous avons passé s’est éloigné de nous avec la plus grande célérité, et l’on nous annonce partout où nous n’avons pas encore passé comme des anthropophages!

Un négociant de cette ville, à qui je m’adressais pour connaitre la maison de ma belle-sœur, me surprit certainement beaucoup par une question à laquelle je ne m’attendais pas de la part d’un homme décent : il me demanda si les troupes seraient aussi tranquilles qu’elles l’étaient à leur rentrée, et si elles ne feraient du mal à personne ? Je lui répondis : nous sommes parfaitement bien disciplinés, et nos soldats ne font de tort qu’aux malfaiteurs et à nos ennemis armés. Cet homme, après m’avoir attentivement fixé pendant quelques moments, fit une exclamation terrible, et après un instant de réflexion, il me dit : Ha, mon Dieu, Monsieur, combien nous a-t-on trompés ! On nous avait assuré que vous mangiez les enfants, et qu’un de vos amusements était de les suspendre au bout de vos baïonnettes quand vous étiez rassasiés, que, d’ailleurs, vous ne feriez aucun scrupule de tuer qui que ce fut !
Je fis tout ce qui était en mon pouvoir de faire pour persuader ce brave homme que, loin d’être des barbares incivilisés comme on le lui avait persuadé, l’ordre régnait partout où nous nous trouvions.

La conduite des troupes a parfaitement prouvé ce que j’avais dit à mon effarouché, et le seul regret qu’aient aujourd’hui les habitants du Port Sainte Marie, c’est d’avoir, quelques uns, abandonné leurs maisons (avec) toute la famille entière, les autres d’avoir fait partir leurs femmes et leurs enfants : tout ce qui est sorti est enfermé dans Cadix ou dans la baie d’où ils ne peuvent plus sortir ; et Dieu merci, ils ont le plaisir d’être souvent divertis par la musique d’une trentaine ou quarantaine de batteries qui font presque continuellement feu.

Les anglais, qui sont les seuls qui nous défendent l’entrée de Cadix et de la Isla de Léon, ont démoli (Deux mots manquent : touts les ?) ports qui avoisinent ou sont dans la baie. Nous travaillons depuis trois jours à rétablir le fort de Matagorda dans la baie même, mais ces ouvrages sont obligés d’être exécutes sous le feu de plus de 80 chaloupes canonnières qui continuellement tirent dessus. Néanmoins ils sont bien loin, et je crois qu’avant peu l’on pourra y placer des pierrées.

Heureusement pou moi, un escadron du régiment est tombé à la garnison du Port Sainte Marie et l’autre à Sanlúcar. Ce dernier est celui dont je fais partie, mais le colonel m’a permis de rester ici aussi longtemps qu’il y serait lui-même.
Je profite du repos pour prendre le lait d’ânesse coupé par de la tisane de lierre terrestre : ces remèdes, joints au repos, semblent m’être favorables, mais je suis encore bien mal, cependant un peu moins qu’à mon arrivée où il m’était impossible d’articuler 10 paroles sans tousser pendant 5 minutes au moins.

J’ai écrit à mon frère à Madrid. S’il reçoit mes lettres à temps, il arrivera ici avant peu. Sa femme et ses enfants jouissent d’une bonne santé, ils me chargent de vous dire, (et) à votre famille, mille choses honnêtes. Pepa est bien reconnaissante des soins que vous avez pour Chaumeil l’ainé, mais il n’est pas possible d’imaginer les attentions délicates qu’elle a pour moi. Elle a la bonté de ne se rapporter à personne pour ce qui me regarde : c’est elle-même qui fait tous mes remèdes et qui me les donne à prendre. Je ne pourrai jamais lui témoigner toute la reconnaissance qu’elle mérite.

Tous les français domiciliés dans ce pays, ainsi que les prisonniers de guerre, sont enfermés dans des pontons au milieu de la baie, sous la garde des anglais.

Ce sont les derniers mots que nous ayons de Léon. Qu’est-il devenu par la suite ? Est-il mort  pendant les campagnes napoléoniennes ? L’enquête continue…

3 | Jean-Baptiste Chaumeil

février 14th, 2010 by xavier

Des trois frères, c’est lui qui eut la vie la plus fertile en rebondissements. Cela me fait penser à la vieille malédiction : «Puissiez vous vivre une époque intéressante !»

Intéressante, en effet ! En 1791, ça bouillonnait partout. Les biens du clergé sont affectés au remboursement des dettes de l’état, la constitution civile du clergé est votée, les corporations sont abolies.

A Tulle, un Club des Jacobins a été créé, et les nouvelles idées échauffent les esprits.
Un escadron de 70 dragons, le Royal Navarre, est en garnison dans cette ville, sous le commandement du capitaine Massey. Le régiment est cantonné dans ses quartiers, tandis que le capitaine Massey est logé chez le baron Jaucin de Poissac, député à l’Assemblée Nationale.

Mais, un cavalier en garnison, c’est fier,  orgueilleux, et ça s’ennuie. Inévitablement, des bagarres et des rixes éclatent, et les sabres sortent vite des fourreaux. La population de Tulle est excédée par cette attitude  incivique et agressive.

La municipalité, qui essaie de calmer les esprits, se trouve prise entre le régiment et la population en colère, tandis que le Club des Jacobins local met de l’huile sur le feu en attisant le ressentiment de la population.

Mais, ce qui met le feu aux poudres, se déroule dans la nuit du 9 au 10 mai 1791. Le sieur Borderie, maître menuisier, membre des Amis de la Constitution (Jacobins), rencontre le capitaine Massey près de l’hôtel de Poissac. Une vive discussion s’ensuit, qui dégénère vite en empoignade. Deux amis du capitaine viennent lui porter main forte, et Borderie reçoit quatre coups de sabre : 2 à la tête et 2 aux avant-bras.

Le lendemain matin, le bruit de l’agression se répand. Une foule grondante se rassemble. Les gardes nationaux la dispersent. Mais la fausse rumeur que Borderie  est mort rassemble à nouveau la foule qui déborde les gardes nationaux et se rend à l’hôtel de Poissac. Là, la foule déchainée envahit la demeure, et un jeune homme (Jean Baptiste Chaumeil), déniche le capitaine Massey qui s’était caché dans la fosse d’aisance des latrines.

Le capitaine tente de lui porter un coup de sabre et le manque. Le jeune homme réplique en lui tirant un coup de pistolet qui manque également sa cible. La foule extrait le capitaine de sa cachette et le traine sur la place de l’Aubarède jusqu’au pont de l’Escurol, en repoussant quelques cavaliers de la maréchaussée. Trois officiers municipaux essaient de s’interposer, mais ils sont fermement repoussés, et la capitaine Massey est battu à mort par la foule déchainée.

Dès le lendemain, sur demande de la municipalité, le Royal Navarre est déplacé à Limoges. Une enquête est diligentée. Si elle reconstitua les faits, elle ne chercha pas à identifier les agresseurs, et personne ne fut inquiété.

Pour Jean Baptiste, un des principaux acteurs de cette affaire, ça sentait la guillotine. Alors, il passe clandestinement en Espagne, et, sur la recommandation du baron de Poissac qui l’avait adopté comme un fils, il s’engage comme cadet dans la Légion des Pyrénées (royaliste) sous les ordres du comte de Panetier, puis il sert dans la Légion de la Reine du comte de Preyssac.

Après quelques années, il quitte l’armée et s’installe à Cadix où il monte une affaire de commerce, et se fait faire des papiers espagnols :

Je me suis présenté chez le consul espagnol comme ayant égaré mon passeport en route, et natif et négociant de Cadix. Il m’a reçu comme un excellent compatriote, avec les plus grands égards et m’a fait délivrer par la police une carte de sureté sous le nom de Juan Chaumeil. J’écris à mon frère pour qu’il me fasse parvenir un passeport espagnol, avec lequel j’espère être à l’abri des persécutions révolutionnaires. Je n’ai encore rien à vous dire sur ma position puisque ma seule occupation a été jusqu’à présent relative à mes papiers, sans oser même m’occuper d’autre chose. (Lettre à sa mère 1803)

Il prospère si bien qu’en avril 1803 il s’associe avec un autre commerçant d’origine française, le sieur Geminard, et épouse la belle sœur de celui-ci, Pepita De Stella, de Cadix.

C’est la belle époque pour Jean Baptiste. Entre leurs dettes et leurs avoirs, les deux associés ont un excédent de 150 000 livres, une belle somme, quand on sait que le salaire d’un bon ouvrier était de 45 livres par mois…

Mais voilà, l’Espagne entre en guerre contre l’Angleterre en 1805, et voici ce qu’écrit Jean Baptiste à son beau-frère :

Ma maison se trouvait, lorsqu’elle fut déclarée (la guerre), sur un pied respectable, nos magasins étaient farcis de marchandises, nous avions en caisse une somme conséquente en billets d’état ou papier monnaie que nous avions acquis au prix pendant la paix. Par contre, nous devions à nos correspondants et fabricants environ 200 000 livres. Il nous restait un excédent de 150 000 livres si nous avions pré-vendu nos marchandises et billets pour leur juste valeur, mais la fatale guerre occasionna tout d’abord une perte de 50% dans les billets. Il fut impossible d’en avoir aucune espèce de marchandise. Nos débiteurs de l’Amérique, qui étaient en grand nombre, refusèrent de payer ce qu’ils nous devaient, tandis que nos créanciers nous pressaient vivement pour le paiement des sommes que nous leur devions. Dans cette horrible position, nous avons fait pendant un an des sacrifices énormes, tant dans les marchandises que dans les billets, pour subvenir à nos paiements. Ils avaient été courants, et notre crédit n’avait pas souffert, malgré la détresse où nous nous trouvions.

J’étais d’avis, dans cet état des choses, de suspendre toute espèce d’opération, lorsque je fus traversé dans mon opinion par mon associé. C’est en vain que je cherchais à le détourner d’une très forte affaire dans les billets d’état. Il prit le jour que j’étais absent pour le conclure. Nous nous brouillâmes à mon retour.

D’après son calcul, si la paix eut lieu dans 3 mois (c’est lorsque l’escadre de Toulon se réunit à celle de Cadix) les billets baissaient considérablement, et la maison gagnait 100 000 livres. Mais, dans le cas contraire, et c’est malheureusement ce qui est arrivé, elle en perdait autant, qu’elle était dans l’impossibilité de satisfaire, de manière qu’à cette fatale échéance, la maison a été forcée de suspendre ses paiements. Si mon associé avait suivi mes avis, ce malheur ne serait pas arrivé.

Il en convint alors, mais c’était trop tard. Pendant les 6 mois que l’on accorda à ma maison pour former son bilan, je me suis occupé, avec le plus heureux succès,  à écrire à tous les correspondants et créanciers de la maison. Je leur exposais que j’étais victime et non coupable de ses malheurs, puisque l’opération qui occasionnait sa ruine avait été faite contre mon avis et en mon absence. Le succès à surpassé mes espérances. J’ai reçu les réponses les plus flatteuses. Il n’y a pas un seul correspondant qui ne me rende justice et ne me fasse les offres de service les plus obligeantes. Leur bienveillance a été poussée au point que l’assemblée des syndics et créanciers, qui vient d’avoir lieu, me sépare définitivement de ma maison, sans exiger de ma part aucune espèce de responsabilité. C’est Mr Geminard qui supporte à lui seul tout le poids de cette affaire. Quoique mon nom fut dans notre maison de commerce, on a bien voulu l’en exclure, non seulement sans tâche, mais encore avec un témoignage éclatant de l’estime dont on m’honorait. Cette faveur est d’autant plus glorieuse pour moi qu’elle était sans exemple dans Cadix. Le Ciel est juste, il récompense toujours ceux dont la conscience est sans reproches.

Un ami, que je vous ferai connaitre en son temps, me tend une main secourable dans ce moment pour moi bien difficile, de sorte que je me trouve, dans la consolante amitié et au moyen de quelques débris échappés du naufrage, de quoi former un établissement honnête. Je vais reprendre l’ancien magasin que j’avais avant de me marier. Si j’y suis aussi heureux que par le passé, je m’y soutiendrai avec honneur pendant la guerre, et à l’heureuse époque de la paix, j’y rétablirais ma fortune.

J’ai, pour y parvenir, le précieux avantage de posséder l’estime et la confiance de tous ceux qui me connaissent. Mes affaires sont entièrement séparées de celles de Mr Geminard. Nous nous sommes séparés bons amis. Je crois vous avoir dit qu’il y a environ 15 mois que je n’habite plus avec lui. J’ai une très jolie petite maison où je vis seul avec ma chère moitié et ma fille. C’est dans les bras de l’une et les innocentes caresses de l’autre que j’ai trouvé quelque soulagement aux noirs chagrins qui m’ont dévoré pendant si longtemps.

Jean Baptiste travaille donc à rétablir sa fortune, mais, en 1808, Napoléon s’approprie l’Espagne, et nomme roi son frère Joseph (que les espagnols appelleront Pepe botella, ce que l’on peut traduire par : Jojo l’ivrogne…)

Les relations entre français et espagnols se dégradent, et c’est la révolte du 2 mai suivie de la répression du 3 mai immortalisées par Goya.

Jean Baptiste essaie, comme on dit, de ménager la chèvre et le chou : tout en commerçant avec les espagnols, il espionne pour le compte de Napoléon les mouvements des navires anglais dans la rade de Cadix et noue des liens avec le prince Murat. Mal lui en prend : des révoltes anti-françaises éclatent à Cadix en 1809, sa boutique est détruite, ses entrepôts pillés et son principal commis est envoyé aux pontons (bateaux transformés en prisons).

Obligé de s’enfuir, il laisse sa femme et sa fille chez son beau père, et tente de rejoindre les lignes françaises. Il est blessé, fait prisonnier et emprisonné à Utrera par les espagnols. Au bout de quelques jours il parvient, par miracle, à s’évader, rejoint les français, puis la France et Prudhomat.

Loin de sa famille, ruiné, il fait jouer ses relations et écrit même à Napoléon pour lui demander un poste dans les ministères à la cour d’Espagne, qu’il obtient.

A la fin de la guerre, il rentre en France et travaille à Paris au ministère des armées, tout en gardant une affaire en Espagne, mais qui ne retrouva jamais le lustre de 1804.

Il profite de son poste pour appuyer une demande, au ministère de l’intérieur, de son beau frère Bruno Rougié, maire de Bonneviole.

Où finit-il sa vie ? Quand ? Ce que l’on sait, c’est que son fils Joachim s’engagea comme capitaine dans la Légion Etrangère en novembre 1839, fit les campagnes d’Afrique de 1840, 1841 et 1842, fut fait chevalier de la Légion d’Honneur en juillet 1840 et officier dans le même ordre en octobre 1852.

L’enquête continue…

2 | Jean-François Chaumeil

février 14th, 2010 by xavier

Pour partir à Séville, il fallait un passeport. La féodalité avait volé en éclats la nuit du 4 août 1789, l’assemblée s’était proclamée « constituante », le roi avait été ramené à Paris par le peuple et n’avait plus beaucoup de pouvoir, bref, c’était la Révolution, et on avait du mal à savoir où mettre les pieds…

A Bretenoux, pour établir ce passeport, on n’avait pas les nouveaux papiers timbrés et tampons officiels et n’osait plus se servir des anciens.

Alors, le conseil municipal fit faire un extrait de naissance de Jean-François par le curé Lafon, curé de Félines et Bretenoux, et le fit certifier par le maire, le 1er officier municipal, le prévôt de la commune, un officier municipal et le secrétaire greffier. Ensuite, le conseil municipal rédigea ainsi le passeport :

Nous maire et officiers municipaux de la ville de Bretenoux au département du Lot, certifions à tous ceux qu’il appartiendra que le sieur Jean François Chaumeil  fils à sieur François Chaumeil avocat et juge de plusieurs juridictions est de bonne vie et mœurs, qu’il professe la religion catholique apostolique et romaine ainsi que ses père et mère, lequel nous a exposé avoir conçu le dessein de passer en Espagne du gré et consentement de ses parents pour se rendre à Séville auprès de son oncle paternel habitant dans cette dernière ville depuis environs vingt cinq ans où il est marié, auprès duquel il a été appelé pour des affaires de famille, priant à ces fins tous ceux qui sont à prier de vouloir fournir tout secours et assistance audit Jean François Chaumeil âgé de seize ans, de la taille de quatre pieds huit pouces (soit 1m 51cm) environs, a le visage ovale, un peu marqué de la petite vérole, le nez gros, la bouche moyenne, les yeux gris, les cheveux blonds, l’épaule et la jambe ronde.
En foi de ce, lui avons délivré le présent certificat signé de notre main, n’ayant pas de cachet pour pouvoir apposer au présent pour une plus grande autorité.
Fait à Bretenoux le premier octobre mil sept cent quatre vingt dix.

Puis ce document fut signé par les mêmes membres du conseil municipal.
Ce passeport fut visé à Cahors, Montauban, Mauvezin et Bayonne où Jean-François arriva le 15 octobre 1790, ce qui nous permet de calculer qu’une diligence, le TGV de l’époque, parcourrait environ 50 Km par jour, selon l’état des routes…

Arrivé à Séville, Jean-François dut signer une déclaration officielle en espagnol, le permis de séjour de l’époque, dans laquelle il s’engagea sur l’honneur à offrir  sa soumission et son obéissance à Sa Majesté et aux lois de ce royaume pendant qu’il y résidera, sans faire, dire ni entretenir de correspondance contraire à cette promesse.

Chez son oncle, il eut quelques difficultés avec sa tante, qui avait  le même pouvoir sur (son) oncle qu’une mère sur son fils, autrement dit, c’est elle qui portait la culotte !… Mais il finit par trouver le moyen de rentrer dans les bonnes grâces de celle-ci, et je le laisse vous le raconter :

Mais vous saurez que ma tante aime assez bien le vin, et comme je n’en buvais pas, je ne pouvais l’inviter, (ce) qui est ici coutume. Cependant, voyant que tous les autres neveux se convenaient avec elle fort bien à cause de cela, j’ai imaginé de faire de même, et j’ai réussi fort bien. L’autre jour, étant dans une foire à peu près comme la « Bote » de Félines (fête votive locale), Mr Romero me donna 100 Frs à compte de mon salaire. J’invitai ma tante à toutes sortes de liqueurs et vins étrangers. Depuis, nous sommes si bons amis qu’à peine veut-elle que je me dépare d’elle, ce dont je suis bien aise. (Lettre à son père 1791)

Il travailla chez un commerçant, Mr Romero, puis chez Mr Boutot, un français d’origine installé à Séville comme son oncle, puis il s’installa à son compte, vraisemblablement à la mort de son oncle en 1799. Il se maria avec une sévillane, A.S. Martinez.

Il aimait bien son confort, et c’est ainsi qu’il acheta à la Sainte Croisade pour deux réaux, monnaie de Vellon (monnaie de cuivre qui avait remplacé la monnaie d’argent) une dispense qui lui permettait de manger de la viande pendant le carême de 1792 en gardant l’esprit de jeûne… les dimanche, lundi, mardi et jeudi de carême, excepté la Semaine sainte…

A l’origine, étaient dispensés du jeûne de carême les malades, les femmes enceintes, les petits enfants, les croisés au combat, et, par extension… ceux qui les soutenaient financièrement. Mais il ne faut pas oublier qu’en 1792, cela faisait plus de 500 ans qu’il n’y avait pas eu de croisade ! Il n’y avait pas de petits profits pour les ecclésiastiques…

Durant sa vie à Séville, Jean-François, qui, comme son oncle, n’eut pas d’enfants, prospéra, puis connut des difficultés dues à la guerre :

Mes affaires, dans mon voyage en Espagne, n’ont pas été aussi belles que j’avais tout lieu de m’attendre, parce que la peste, la guerre et la famine sont arrivées dans ce pays en même temps que moi. Cependant, vu les circonstances, je ne puis pas me plaindre, et, dans mon malheur, j’ai été très heureux, puisqu’il ne m’est survenu aucun accident fâcheux, et que, malgré tout, j’ai fait quelques bonnes affaires.

Cela ne l’empêcha pas de financer sa mère, de payer les frasques de Léon et même de lui payer une pension :

Il y a quelques temps que Léon ne m’a écrit, mais je sais qu’il se porte bien par les billets qui me sont présentés. Jusqu’à présent je n’en avais refusé aucun, je les avais tous payés exactement, mais, ma foi, voyant le train dont il va, je me suis vu forcé, l’autre jour, de refuser le payement d’un (billet) de 250 livres, et de lui écrire que dorénavant, je ne payerai que les 45 livres que Baptiste et moi nous lui faisons tous les mois. Il me semble que c’est assez. Ni Baptiste, ni moi, n’en avons pas toujours eu autant. Ce n’est pas là l’embarras : s’il était raisonnable, je ne regarderais pas à 100 ni à 200 francs de plus ou de moins, mais il ne finit jamais, il lui en faut toujours plus. Il devrait pourtant savoir que je n’en ai pas plus qu’il n’en faut, et que je suis souvent aussi gêné que lui en travaillant davantage.

Jean-François a-t-il dû quitter l’Espagne à la chute de Napoléon comme beaucoup de français à l’époque ? Qu’est-il devenu et où a-t-il fini sa vie ?
L’enquête continue…

1 | Les frères Chaumeil

février 14th, 2010 by xavier

Bruno Rougié était notaire à Reingues, commune de Prudhomat, avant, pendant, et après la Révolution de 1789. Il garda en son grenier plus de 200 lettres et documents familiaux, et entre autres environ 50 pièces concernant ses trois beaux-frères, Jean-Baptiste, Jean-François et Léon Chaumeil.

200 ans plus tard, après avoir déchiffré et traduit ces lettres et documents, j’ai pu reconstituer une bonne partie de la vie des 3 frères dont la destinée passa par l’Espagne, pour des motivations différentes et avec des fortunes diverses. Mais ils eurent des aventures hors du commun que je vais vous raconter.

GenealogieCHAUMEIL

Leur père, François Chaumeil, était avocat, notaire puis juge à Martel. Il épousa Marie Daubanes qui lui donna 5 enfants : Jean-Baptiste, Espérie (surnommée Piou), Jean-François, Léon et Gabrielle.

Ces enfants furent élevés comme le permettait le rang et les revenus de leur père, c’est-à-dire qu’ils reçurent une éducation assez complète.

Baptiste Chaumeil, frère de François, était installé comme artisan à Séville. Il s’y était marié avec une sévillane, mais n’avait pas eu d’enfants. Avec l’âge, sa vue baissant et sa santé n’étant pas très bonne, il écrivit à son frère pour lui demander de lui envoyer un de ses garçons pour l’aider dans ses dernières années et devenir son héritier.

C’est ainsi que Jean-François fut le premier à partir en Espagne. Voilà son histoire…

Reingues
La maison de Bruno Rougié à Reingues, devant le château de Castelnau-Bretenoux – Photo: Isabelle Vanypre