{"id":20,"date":"2010-02-14T23:37:20","date_gmt":"2010-02-14T22:37:20","guid":{"rendered":"http:\/\/xavier.boutotcom.com\/?p=20"},"modified":"2013-05-01T23:11:47","modified_gmt":"2013-05-01T21:11:47","slug":"4-leon-chaumeil","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/xavier.boutotcom.com\/?p=20","title":{"rendered":"4 | L\u00e9on Chaumeil"},"content":{"rendered":"<p>C\u2019est le mouton noir de la famille. Beau gosse, joueur inv\u00e9t\u00e9r\u00e9, coureur de jupons, en un mot, un mauvais gar\u00e7on. Mais il a toujours gard\u00e9 une profonde affection pour sa m\u00e8re et sa petite s\u0153ur Gabrielle, ainsi que ses 2 fr\u00e8res, comme en t\u00e9moigne leurs lettres :<\/p>\n<p><em>La maladie de ma ch\u00e8re Gabrielle m\u2019inqui\u00e8te bien plus que je ne pourrais vous le rendre, je vous prie de ne rien \u00e9conomiser pour la bien soigner. Ne vous bornez pas \u00e0 la petite somme que je vous avais pri\u00e9 de prendre pour mon compte chez Mr Bouygues, ne vous g\u00eanez pas. Daignez recevoir l\u2019argent qui pourra vous \u00eatre n\u00e9cessaire, c\u2019est la plus grande jouissance que vous puissiez me procurer.<\/em> (Jean Baptiste 1803)<\/p>\n<p><em>Enfin, ma bonne maman, j\u2019esp\u00e8re que la paix viendra et que les affaires reprendront un peu. En attendant vous savez que je d\u00e9sire que vous ne manquiez de rien tant que j\u2019en aurai. Ainsi, chaque fois que vous en aurez besoin, faites-le moi savoir, et vous l\u2019aurez de suite.<\/em><\/p>\n<p><em>Je voudrais que vous m\u2019\u00e9criviez plus souvent, au moins deux fois par mois, pour me donner de vos nouvelles. Si mon beau-fr\u00e8re est occup\u00e9, vous ne manquerez pas de quelqu\u2019un qui vous fera le plaisir de vous \u00e9crire la lettre. <\/em>(Jean-Fran\u00e7ois 1805)<\/p>\n<p><em>Adieu, ma tr\u00e8s ch\u00e8re et respect\u00e9e m\u00e8re. Conservez autant qu\u2019il d\u00e9pendra de vous une sant\u00e9 qui, vous n\u2019en doutez pas, est bien ch\u00e8re \u00e0 vos enfants. Je suis le plus \u00e0 plaindre, et j\u2019esp\u00e8re que je parviendrai \u00e0 quelque chose avec de la chance et de la conduite. Cela ne semble pouvoir pas<\/em> (\u00eatre difficile). <em>Encore 2 campagnes et j\u2019esp\u00e8re que je sortirai de la fange. En attendant, tranquillisez-vous, l\u2019amiti\u00e9 de mes chefs rend mon sort moins \u00e0 plaindre. Je suis toujours le plus soumis de vos enfants. <\/em>(L\u00e9on 1805)<\/p>\n<p>N\u00e9 le 2 septembre 1779, L\u00e9on est le dernier gar\u00e7on de la fratrie. Apr\u00e8s la mort de son p\u00e8re, encourag\u00e9 par la r\u00e9ussite de ses fr\u00e8res en Espagne, il d\u00e9cide de les rejoindre.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 son passeport, d\u00e9livr\u00e9 le 12 flor\u00e9al an 7, soit le 2 Juin 1799, nous savons qu\u2019\u00e0 presque 20 ans il mesure 1,70m, est ch\u00e2tain, a le visage ovale, les yeux gris-bleus, le nez bien fait et un menton pointu \u00e0 fossette\u2026<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, il va \u00e0 S\u00e9ville, chez Jean Fran\u00e7ois, \u00e0 l\u2019occasion du d\u00e9c\u00e8s de leur oncle, rentre en France, puis en 1801, il repart \u00e0 Cadix chez Jean Baptiste.<\/p>\n<p>En passant par Toulouse, il r\u00e9cup\u00e8re une dette de jeu que lui devait un de ses compagnons de d\u00e9bauche, puis il arrive \u00e0 Barcelone. Les voyages, \u00e0 cette \u00e9poque sont longs et incertains, comme il le raconte \u00e0 sa m\u00e8re dans cette lettre du 13 novembre 1801 :<\/p>\n<p><em>Nous sommes arriv\u00e9s hier au soir, apr\u00e8s avoir essuy\u00e9 bien du mauvais temps. Dans presque tout le chemin, nous n\u2019avons cess\u00e9 d\u2019avoir la pluie sur le corps, et pour me soulager des fatigues du voyage, l\u2019on s\u2019empresse de m\u2019annoncer ici que la maladie pestilentielle de Cadix a recommenc\u00e9.<\/em><\/p>\n<p><em>Le secr\u00e9taire du consul fran\u00e7ais m\u2019a pourtant dit qu\u2019il ne croyait pas que Cadix fut encore infect\u00e9e, mais qu\u2019il \u00e9tait certain que Medina Sidonia, qui est voisine, en \u00e9prouvait toutes les horreurs.<\/em><\/p>\n<p><em>En outre, je n\u2019ai encore pu d\u00e9couvrir aucun b\u00e2timent qui fit voile pour ce pays-l\u00e0.\u00a0 Il est inconcevable combien les vivres sont chers en Espagne ! Ils le sont beaucoup en France, mais ce n\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s que le tiers.<\/em><\/p>\n<p><em>Je passai \u00e0 Toulouse chez Madame F\u00e9lix qui me fit d\u2019abord l\u2019objection que son fils n\u2019\u00e9tait point encore arriv\u00e9, qu\u2019elle avait pay\u00e9 tant de dettes, qu\u2019elle lui avait envoy\u00e9 tant d\u2019argent, enfin, elle semblait vouloir douter de la sinc\u00e9rit\u00e9 de la dette, mais pourtant, je piquai si sensiblement son amour propre qu\u2019elle m\u2019acquitta le billet, et j\u2019en avais le plus grand besoin. Mais au moyen de \u00e7a, pourvu que je ne sois pas retenu trop longtemps en cette ville, o\u00f9 tout est d\u2019une chert\u00e9 inconcevable, j\u2019esp\u00e8re avoir de quoi arriver \u00e0 Cadix, il le faut bien.<\/em><\/p>\n<p><em>Adieu, ma ch\u00e8re Maman, consolez-vous, j\u2019ose attendre que nous serons bient\u00f4t en \u00e9tat de vous procurer une existence moins p\u00e9nible.<\/em><\/p>\n<p><em>Pourvu que je trouve bient\u00f4t \u00e0 m\u2019embarquer, je compte arriver \u00e0 ma destination \u00e0 la conclusion de la paix entre l\u2019Espagne et l\u2019Angleterre : on l\u2019attend de jour en jour.<\/em><\/p>\n<p>A Cadix, il continue \u00e0 jouer et \u00e0 courir les filles, au point d\u2019user la patience de son fr\u00e8re. Quand L\u00e9on, en mars 1803, perd au jeu 1 100 livres en 15 jours, soit l\u2019\u00e9quivalent de 2 ans de salaire d\u2019un bon ouvrier, Jean Baptiste le renvoie en France, \u00e0 Marseille, avec une lettre de recommandation.<\/p>\n<p><em>C\u2019est en vain, ma tr\u00e8s ch\u00e8re m\u00e8re, que je m\u2019\u00e9tais flatt\u00e9 que L\u00e9on tiendrait la parole qu\u2019il m\u2019avait donn\u00e9 de se mieux conduire. Il n\u2019en a rien fait, et quoiqu\u2019avec bien du regret, je me suis vu forc\u00e9 de le renvoyer.<\/em><\/p>\n<p><em>Lorsque je lui pardonnai toutes les folies qu\u2019il avait faites pendant mon absence, nos conditions furent claires : je lui promis de couvrir d\u2019un voile sa conduite pass\u00e9e, et de ne jamais lui en parler. Je lui demandai s\u2019il avait des dettes, il m\u2019assura que non. Mon intention \u00e9tait de les payer \u00e0 condition que ce seraient les derni\u00e8res. Je l\u2019assurai en m\u00eame temps que je n\u2019avais pas l\u2019humeur moraliste, et qu\u2019\u00e0 la premi\u00e8re faute grave qu\u2019il commettrait, il prendrait sur le champ le chemin de France. Le jeu, surtout, lui fut prohib\u00e9. <\/em><\/p>\n<p><em>Il promit tout, et n\u2019a rien tenu. Au bout de 8 jours de notre accord, la maison lui facilita les moyens de gagner environ 700 livres, qu\u2019elle lui donna. H\u00e9 bien, il ne s\u2019\u00e9tait pas encore \u00e9coul\u00e9 15 jours qu\u2019il avait d\u00e9vor\u00e9 cette somme et demandait 400 livres pour faire honneur \u00e0 une dette pour laquelle il \u00e9tait, dit-il, fort press\u00e9.<\/em><\/p>\n<p><em>Etonn\u00e9 avec trop juste raison de cette inconduite, j\u2019ai d\u00e9couvert que sa passion dominante \u00e9tait le jeu. C\u2019\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment, peut-\u00eatre, l\u2019unique qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas en mon pouvoir de lui pardonner. Nous avons de si grands int\u00e9r\u00eats dans nos mains qu\u2019il est de toute impossibilit\u00e9 que nous souffrions chez nous une personne quelconque qui se trouverait domin\u00e9e de cette trop fatale passion. Quoi que j\u2019eusse \u00e0 me plaindre de ce jeune \u00e9tourdi pour des raisons bien graves dont j\u2019omettrai le d\u00e9tail, elles int\u00e9ressent les qualit\u00e9s du c\u0153ur, et je d\u00e9chirerais le votre en vous les r\u00e9f\u00e9rant, je n\u2019ai pourtant pas oubli\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait n\u00e9 mon fr\u00e8re : il est parti pour Marseille parfaitement \u00e9quip\u00e9, recommand\u00e9 \u00e0 mes bons amis Mrs Mourche et Viau, avec un cr\u00e9dit limit\u00e9 de 300 frs. Son intention est de se fixer dans cette ville. <\/em><\/p>\n<p><em>Dieu veuille qu\u2019il y r\u00e9ussisse, et qu\u2019il ne revienne pas \u00e0 Bretenoux o\u00f9 il ne peut que vous \u00eatre extr\u00eamement \u00e0 charge. Si ce cas arrive, vous pourrez, pourvu toutefois qu\u2019il l\u2019ignore, prendre chez Mr Bouygues les sommes dont vous aurez besoin en sus des 600 livres. Je puis vous assurer que j\u2019ai vers\u00e9 des larmes de sang d\u2019\u00eatre forc\u00e9 de le renvoyer, il m\u2019y a oblig\u00e9 et il en a toute la faute.<br \/>\n<\/em><br \/>\nJean Baptiste confirme sa d\u00e9cision une semaine plus tard :<\/p>\n<p><em>Je suis d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 qu\u2019il n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 en mon pouvoir de ramener L\u00e9on dans le sentier du devoir. Croyez qu\u2019il m\u2019en a co\u00fbt\u00e9 bien cher \u00e0 mon c\u0153ur d\u2019\u00eatre forc\u00e9 de le renvoyer, mais sa conduite \u00e9tait vicieuse au point qu\u2019il n\u2019y a pas eu moyen de prendre d\u2019autre parti. Je suis toujours son fr\u00e8re. Malgr\u00e9 tous ses \u00e9carts je ne l\u2019abandonnerai pas, mais je crois m\u00eame pour son bien qu\u2019il n\u2019ait pas tous ses aises et qu\u2019il apprenne un peu \u00e0 vivre. Il en sera plus sage \u00e0 l\u2019avenir.<\/em><\/p>\n<p>Que s\u2019est-il pass\u00e9 \u00e0 Marseille ? En tout cas, plut\u00f4t que de continuer dans le commerce comme ses fr\u00e8res, ce qui ne l\u2019int\u00e9resse visiblement pas, il s\u2019engage dans l\u2019arm\u00e9e, au r\u00e9giment de Hanovre, o\u00f9 il obtient le grade de fourrier (sous officier charg\u00e9 des vivres et du logement des soldats), ce qui prouve ses capacit\u00e9s, en dehors de ses mauvais penchants.<\/p>\n<p>Il est si bien vu de son colonel que celui-ci le fait d\u00e9signer pour repr\u00e9senter son r\u00e9giment au sacre de Napol\u00e9on en 1804 :<\/p>\n<p><em>D\u2019apr\u00e8s un d\u00e9cret imp\u00e9rial, il doit \u00eatre envoy\u00e9 par chaque r\u00e9giment une petite d\u00e9putation \u00e0 Paris pour assister au couronnement de S.M. l\u2019empereur Napol\u00e9on et recevoir de lui de nouveaux drapeaux. Cette d\u00e9putation doit \u00eatre prise parmi les membres de la L\u00e9gion d\u2019Honneur ou parmi les militaires les plus dignes d\u2019y \u00eatre admis. Il est dans notre r\u00e9giment une quantit\u00e9 bien plus que suffisante de l\u00e9gionnaires. Je ne devais donc pas attendre\u2026 (*base de lettre d\u00e9chir\u00e9e. Manquent 1 mot ou 2)\u2026 \u00e0 leur pr\u00e9judice un jeune militaire\u2026 (*idem 1 mot ou 2) d\u2019autres droits \u00e0 un honneur semblable que la bonne intention. N\u00e9anmoins, le colonel m\u2019a annonc\u00e9 hier par l\u2019ordre du Conseil que je devais l\u2019accompagner \u00e0 cette auguste c\u00e9r\u00e9monie. En cons\u00e9quence, nous partirons pour la capitale le 9 ou le 10 de vend\u00e9miaire. <\/em><\/p>\n<p><em>Il m\u2019est bien douloureux que l\u2019importance de ma commission ne me permette pas de solliciter la permission d\u2019aller embrasser ma ch\u00e8re m\u00e8re et tous mes amis. Mais je vois avec regrets que je ne le pourrai pas.<\/em><\/p>\n<p>Mais il continue \u00e0 accumuler les dettes de jeu, et il les fait payer par ses fr\u00e8res, mais ceux-ci ren\u00e2clent de plus en plus et finissent par refuser de payer autre chose que sa pension mensuelle:<\/p>\n<p><em>Il y a quelques temps que L\u00e9on ne m\u2019a \u00e9crit, mais je sais qu\u2019il se porte bien par les billets qui me sont pr\u00e9sent\u00e9s. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent je n\u2019en avais refus\u00e9 aucun, je les avais tous pay\u00e9s exactement, mais, ma foi, voyant le train dont il va, je me suis vu forc\u00e9, l\u2019autre jour, de refuser le payement d\u2019un (billet) de 250 livres, et de lui \u00e9crire que dor\u00e9navant, je ne payerai que les 45 livres que Baptiste et moi nous lui faisons tous les mois. Il me semble que c\u2019est assez. Ni Baptiste, ni moi, n\u2019en avons pas toujours eu autant. Ce n\u2019est pas l\u00e0 l\u2019embarras : s\u2019il \u00e9tait raisonnable, je ne regarderais pas \u00e0 100 ni \u00e0 200 francs de plus ou de moins, mais il ne finit jamais, il lui en faut toujours plus. Il devrait pourtant savoir que je n\u2019en ai pas plus qu\u2019il n\u2019en faut, et que je suis souvent aussi g\u00ean\u00e9 que lui en travaillant davantage.<\/em><\/p>\n<p>Alors L\u00e9on se tourne vers son beau-fr\u00e8re, Bruno Rougi\u00e9, notaire \u00e0 Reingues de Prudhomat, et lui fait parvenir un bon \u00e0 payer, \u00e0 prendre sur la part d\u2019h\u00e9ritage qui lui venait de son p\u00e8re :<\/p>\n<p><em>J\u2019ai d\u00e9livr\u00e9 \u00e0 Mr notre quartier-ma\u00eetre un bon \u00e0 45 jours de date de 250 frs 60 acquittable chez L. Martinez. Mais comme j\u2019ignorais son adresse actuelle, j\u2019ai pri\u00e9 Mr le quartier-ma\u00eetre de vous faire donner avis de son arriv\u00e9e par la personne \u00e0 qui il la fait passer, ce qu\u2019il m\u2019a promis, et m\u00eame qu\u2019il le ferait tenir chez vous s\u2019il lui \u00e9tait possible. Dans tous les cas, je vous prie de ne pas laisser d\u00e9shonorer ma signature.<\/em><\/p>\n<p><em>Cette lettre vous servira d\u2019assurance pour la dite somme dont je vous tiendrai compte sur le principal de mon bien.<\/em><\/p>\n<p>Mais Bruno Rougi\u00e9 se fait tirer l\u2019oreille et ne paie que la moiti\u00e9 de la somme. L\u00e9on le relance et demande, en plus, une rallonge !<br \/>\n<em><br \/>\nMr Bidron-Grang\u00e9, notre quartier ma\u00eetre, m\u2019a donn\u00e9 avis que vous m\u2019aviez fait l\u2019envoi de 120frs pour commencer l\u2019acquittement de mon billet de 260frs60 d\u2019apr\u00e8s l\u2019avis qu\u2019il a re\u00e7u lui-m\u00eame de\u00a0 la personne \u00e0 qui il l\u2019avait envoy\u00e9. Il est malheureux que cette erreur me mette dans l\u2019obligation de lui d\u00e9livrer un nouvel effet en remplacement du premier qu\u2019il avait lui-m\u00eame donn\u00e9 en solde. N\u00e9anmoins, il a bien voulu le diviser afin de ne pas nous grever par un double remboursement trop press\u00e9, et qui devient, d\u2019ailleurs, trop consid\u00e9rable. En cons\u00e9quence, je lui ai d\u00e9livr\u00e9 deux effets, dont le 1er de 130frs60 acquittable 20 jours apr\u00e8s sa pr\u00e9sentation, et le 2e de 120frs, acquittable 60 jours apr\u00e8s sa pr\u00e9sentation, qui vous en sera \u00e9galement faite, ou l\u2019avis qui vous en sera donn\u00e9. <\/em><\/p>\n<p><em>Je n\u2019ai pas besoin de vous dire combien il est d\u00e9sagr\u00e9able pour moi d\u2019\u00eatre forc\u00e9 de tirer sur vous encore 250frs60, tandis que vous m\u2019avez fait un envoi de 120frs, ce qui fait, au lieu de 250frs60, 370frs60. Aussit\u00f4t que j\u2019aurai re\u00e7u votre envoi, j\u2019attendrai votre r\u00e9ponse pour en disposer, malgr\u00e9 que je puisse l\u2019employer utilement \u00e0 mon habilleur. N\u00e9anmoins, je n\u2019en disposerai que selon votre avis, parce que si vous ne pouviez pas acquitter le 2e bon, je vous le ferai repasser, afin que ma signature ne puisse pas (avoir) une seconde fois le d\u00e9sagr\u00e9ment d\u2019\u00eatre refus\u00e9.<\/em><\/p>\n<p><em>J\u2019ai l\u2019avantage d\u2019avoir obtenu la protection de Mr le G\u00e9n\u00e9ral Berthier dans la revue que nous venons de passer de son Excellence le Mar\u00e9chal Bernadotte. Il m\u2019a fait beaucoup de civilit\u00e9s et a dit ensuite \u00e0 mon colonel, qui m\u2019honore toujours de son estime, qu\u2019il ne tarderait pas \u00e0 me procurer de l\u2019avancement. En attendant, je reste attach\u00e9 \u00e0 ce dernier comme secr\u00e9taire de confiance.<\/em><\/p>\n<p>Mais l\u2019arm\u00e9e se met en marche. L\u2019une des forces de Napol\u00e9on, c\u2019\u00e9tait la vitesse de d\u00e9placement de son arm\u00e9e qui d\u00e9routait compl\u00e8tement l\u2019ennemi. En voici l\u2019exemple que nous d\u00e9crit L\u00e9on, depuis Munich, le 19 vend\u00e9miaire an 14, soit le 12 octobre 1805, de la bataille d\u2019Ulm : apr\u00e8s une marche forc\u00e9e de pr\u00e8s de 700 Km en 25 jours, mangeant peu, dormant mal, ils font 25000 prisonniers, puis 1300 de l\u2019arri\u00e8re garde ennemie, en n\u2019ayant que 16 bless\u00e9s de leur c\u00f4t\u00e9 ! Et l\u2019on sait que cette campagne se finira de mani\u00e8re \u00e9clatante par la victoire d\u2019Austerlitz,\u00a0 le 2 d\u00e9cembre 1805.<\/p>\n<p>J\u2019aurais bien des choses \u00e0 vous dire, ma ch\u00e8re maman, si je vous rapportais tout ce que nous avons souffert depuis ma derni\u00e8re lettre dat\u00e9e de Verden (Weetzen) en Hanovre.<\/p>\n<p><em>Nous avons depuis travers\u00e9 tout le pays de Hesse Cassel, Hesse Darmstadt, une grande partie de la Prusse et de la <\/em><em>Bavi\u00e8re, et nous voil\u00e0 arriv\u00e9s dans la capitale de cette derni\u00e8re sans presque aucune r\u00e9sistance. Nous n\u2019avons encore presque perdu personne.<\/em><\/p>\n<p><em>Nous avons fait environs 22 mille prisonniers du c\u00f4t\u00e9 de Ulm, o\u00f9 nous nous sommes port\u00e9s sur cette ville avec pr\u00e9cipitation. L\u2019ennemi l\u2019avait saign\u00e9e, leur arri\u00e8re garde a fait une l\u00e9g\u00e8re r\u00e9sistance, mais nous les avons facilement perc\u00e9s et avons fait 1300 prisonniers. Nous n\u2019avons eu que 16 hommes de bless\u00e9s. Les habitants de cette capitale nous traitent comme des lib\u00e9rateurs. Ils attendent avec impatience l\u2019arriv\u00e9e de leur prince qui avait \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de fuir devant les autrichiens, et ceux-ci fuient aujourd\u2019hui avec la m\u00eame facilit\u00e9 devant (nous).<\/em><\/p>\n<p><em>Ils \u00e9vitent toujours de combattre et s\u2019attachent avec soin \u00e0 n\u2019avoir aucune affaire jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arriv\u00e9e des russes, mais notre Empereur ne leur donne pas le temps de se reconna\u00eetre. Il les a encore attaqu\u00e9s hier avec la droite de son arm\u00e9e, mais nous ne connaissons pas encore le r\u00e9sultat de l\u2019affaire. Si, comme il y a lieu de croire, il les a battus, nous ne tarderons pas \u00e0 passer l\u2019Inn et entrer sur leur territoire.<\/em><\/p>\n<p><em>Nous avons, comme vous voyez, beaucoup d\u2019avantages sur nos ennemis, jusqu\u2019ici. Mais quelles fatigues et quelles privations ! Depuis environs 25 jours, nous faisons chaque jour des marches forc\u00e9es. Continuellement la pluie forte, et toujours couchant au bivouac. Pendant 8 jours cons\u00e9cutifs, nous n\u2019avons eu que 3 ou 4 onces de pain au plus.<br \/>\nCes fatigues consid\u00e9rables nous ont cout\u00e9 plusieurs hommes qui, par trop de lassitude, n\u2019ont pu suivre l\u2019arm\u00e9e et sont morts d\u2019inanition. J\u2019ai, gr\u00e2ce \u00e0 Dieu, assez bien r\u00e9sist\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce moment. Je n\u2019ai encore \u00e0 me plaindre que des fatigues que j\u2019ai partag\u00e9es avec mas camarades. Mais fort heureusement nous sommes biens \u00e0 pr\u00e9sent.<\/em><\/p>\n<p><em>En attendant l\u2019ordre d\u2019aller en avant, (nous) recommen\u00e7ons nos travaux que nous avons interrompus hier seulement.<br \/>\nJe n\u2019ai pas eu encore l\u2019occasion de parler \u00e0 Son Altesse S\u00e9r\u00e9nissime le Prince Murat, mais j\u2019esp\u00e8re que l\u2019occasion ne tardera pas \u00e0 s\u2019offrir, et je ne veux pas la perdre : il peut me faire beaucoup de bien, d\u2019autant que je suis sur des comptes qui lui rendront des moyens suppl\u00e9mentaires.<\/em><\/p>\n<p>Cinq ans passent, et L\u00e9on, devenu adjudant, se retrouve avec son r\u00e9giment engag\u00e9 dans la guerre d\u2019Espagne. En f\u00e9vrier 1810, il arrive devant Cadix et peut rendre visite \u00e0 sa belle s\u0153ur, l\u2019\u00e9pouse de Jean Baptiste, qui s\u2019\u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9e, avec ses enfants, chez son p\u00e8re \u00e0 Puerto Santa Maria, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Cadix. Voici ce que L\u00e9on raconte :<\/p>\n<p><em>Je suis arriv\u00e9 ici le 5 du courant avec le g\u00e9n\u00e9ral Darivaud (Rivaud) commandant l\u2019avant-garde. J\u2019avais demand\u00e9 la permission de marcher avec la Cavalerie ce jour, afin d\u2019arriver des premiers dans une ville o\u00f9 je m\u2019attendais de trouver ma ch\u00e8re belle-s\u0153ur. Mes souhaits ne furent pas tromp\u00e9s : j\u2019eus le plaisir de rencontrer ma ch\u00e8re Pepita et ses deux jolis enfants. Elle ne se doutait pas m\u00eame que je faisais partie de l\u2019arm\u00e9e d\u2019Espagne, mais il n\u2019emp\u00eacha pas qu\u2019elle me reconnut de suite malgr\u00e9 ma moustache qui \u00e9tait fort grande, Dieu merci.<\/em><\/p>\n<p><em>Les d\u00e9bris de l\u2019arm\u00e9e Espagnole, qui fuyait devant nous, avaient tellement r\u00e9pandu l\u2019\u00e9pouvante et la terreur que presque tout ce qui a pu se sauver des villes o\u00f9 nous avons pass\u00e9 s\u2019est \u00e9loign\u00e9 de nous avec la plus grande c\u00e9l\u00e9rit\u00e9, et l\u2019on nous annonce partout o\u00f9 nous n\u2019avons pas encore pass\u00e9 comme des anthropophages!<\/em><\/p>\n<p><em>Un n\u00e9gociant de cette ville, \u00e0 qui je m\u2019adressais pour connaitre la maison de ma belle-s\u0153ur, me surprit certainement beaucoup par une question \u00e0 laquelle je ne m\u2019attendais pas de la part d\u2019un homme d\u00e9cent : il me demanda si les troupes seraient aussi tranquilles qu\u2019elles l\u2019\u00e9taient \u00e0 leur rentr\u00e9e, et si elles ne feraient du mal \u00e0 personne ? Je lui r\u00e9pondis : nous sommes parfaitement bien disciplin\u00e9s, et nos soldats ne font de tort qu\u2019aux malfaiteurs et \u00e0 nos ennemis arm\u00e9s. Cet homme, apr\u00e8s m\u2019avoir attentivement fix\u00e9 pendant quelques moments, fit une exclamation terrible, et apr\u00e8s un instant de r\u00e9flexion, il me dit : Ha, mon Dieu, Monsieur, combien nous a-t-on tromp\u00e9s ! On nous avait assur\u00e9 que vous mangiez les enfants, et qu\u2019un de vos amusements \u00e9tait de les suspendre au bout de vos ba\u00efonnettes quand vous \u00e9tiez rassasi\u00e9s, que, d\u2019ailleurs, vous ne feriez aucun scrupule de tuer qui que ce fut !<br \/>\nJe fis tout ce qui \u00e9tait en mon pouvoir de faire pour persuader ce brave homme que, loin d\u2019\u00eatre des barbares incivilis\u00e9s comme on le lui avait persuad\u00e9, l\u2019ordre r\u00e9gnait partout o\u00f9 nous nous trouvions.<\/em><\/p>\n<p><em>La conduite des troupes a parfaitement prouv\u00e9 ce que j\u2019avais dit \u00e0 mon effarouch\u00e9, et le seul regret qu\u2019aient aujourd\u2019hui les habitants du Port Sainte Marie, c\u2019est d\u2019avoir, quelques uns, abandonn\u00e9 leurs maisons (avec) toute la famille enti\u00e8re, les autres d\u2019avoir fait partir leurs femmes et leurs enfants : tout ce qui est sorti est enferm\u00e9 dans Cadix ou dans la baie d\u2019o\u00f9 ils ne peuvent plus sortir ; et Dieu merci, ils ont le plaisir d\u2019\u00eatre souvent divertis par la musique d\u2019une trentaine ou quarantaine de batteries qui font presque continuellement feu.<\/em><\/p>\n<p><em>Les anglais, qui sont les seuls qui nous d\u00e9fendent l\u2019entr\u00e9e de Cadix et de la Isla de L\u00e9on, ont d\u00e9moli (Deux mots manquent : touts les ?) ports qui avoisinent ou sont dans la baie. Nous travaillons depuis trois jours \u00e0 r\u00e9tablir le fort de Matagorda dans la baie m\u00eame, mais ces ouvrages sont oblig\u00e9s d\u2019\u00eatre ex\u00e9cutes sous le feu de plus de 80 chaloupes canonni\u00e8res qui continuellement tirent dessus. N\u00e9anmoins ils sont bien loin, et je crois qu\u2019avant peu l\u2019on pourra y placer des pierr\u00e9es. <\/em><\/p>\n<p><em>Heureusement pou moi, un escadron du r\u00e9giment est tomb\u00e9 \u00e0 la garnison du Port Sainte Marie et l\u2019autre \u00e0 Sanl\u00facar. Ce dernier est celui dont je fais partie, mais le colonel m\u2019a permis de rester ici aussi longtemps qu\u2019il y serait lui-m\u00eame.<br \/>\nJe profite du repos pour prendre le lait d\u2019\u00e2nesse coup\u00e9 par de la tisane de lierre terrestre : ces rem\u00e8des, joints au repos, semblent m\u2019\u00eatre favorables, mais je suis encore bien mal, cependant un peu moins qu\u2019\u00e0 mon arriv\u00e9e o\u00f9 il m\u2019\u00e9tait impossible d\u2019articuler 10 paroles sans tousser pendant 5 minutes au moins.<\/em><\/p>\n<p><em>J\u2019ai \u00e9crit \u00e0 mon fr\u00e8re \u00e0 Madrid. S\u2019il re\u00e7oit mes lettres \u00e0 temps, il arrivera ici avant peu. Sa femme et ses enfants jouissent d\u2019une bonne sant\u00e9, ils me chargent de vous dire, (et) \u00e0 votre famille, mille choses honn\u00eates. Pepa est bien reconnaissante des soins que vous avez pour Chaumeil l\u2019ain\u00e9, mais il n\u2019est pas possible d\u2019imaginer les attentions d\u00e9licates qu\u2019elle a pour moi. Elle a la bont\u00e9 de ne se rapporter \u00e0 personne pour ce qui me regarde : c\u2019est elle-m\u00eame qui fait tous mes rem\u00e8des et qui me les donne \u00e0 prendre. Je ne pourrai jamais lui t\u00e9moigner toute la reconnaissance qu\u2019elle m\u00e9rite. <\/em><\/p>\n<p><em>Tous les fran\u00e7ais domicili\u00e9s dans ce pays, ainsi que les prisonniers de guerre, sont enferm\u00e9s dans des pontons au milieu de la baie, sous la garde des anglais.<\/em><\/p>\n<p>Ce sont les derniers mots que nous ayons de L\u00e9on. Qu\u2019est-il devenu par la suite ? Est-il mort\u00a0 pendant les campagnes napol\u00e9oniennes ? L\u2019enqu\u00eate continue\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est le mouton noir de la famille. 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